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La sensitométrie,
comme vocation

portrait de Bernard Leblanc


Bernard Leblanc apparaît comme l’un
des spécialistes les plus pointus en matière de sensitométrie. Depuis des années,
il transmet son savoir à travers l’enseignement et la presse spécialisée. Ainsi, beaucoup d’amateurs et de professionnels de la photographie connaissent son remarquable travail.
Il raconte ici sa carrière et donne
sa position sur les bouleversements actuels de la photographie.
 

Pour avoir suivi vos cours
d’une rigueur et d’une richesse exemplaires, je crois pouvoir affirmer que des années de métier n’ont en rien altéré votre engouement pour la sensitométrie. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette discipline ?

Mon parcours est classique. Après des études secon-daires aux lycées Montaigne et Louis Le Grand, j’ai fait une préparation aux Hautes Études de Commerce car mon père m’y poussait. En fait, je désirais déjà faire carrière dans la sensitométrie, que j’avais découvert avec un camarade de lycée passionné par la technique photographique. La sensi-tométrie m’attirait par son côté plus rationnel que la méthode des essais expérimentaux. Dans les années 1950, peu d’appareils de prise de vue disposaient d’automatisme, ainsi la réussite technique d’une photographie n’était pas toujours assurée. J’ai passé le concours de l’École de Vaugirard* et j’y suis entré en 1961. Le cursus normal de cette école technique professionnelle s’effectuait alors en deux ans. Les majors de leur promotion pouvaient rester une année supplémentaire pour parfaire leur formation. Ce fut mon cas et j’en ai profité pour réaliser de nombreuses expériences en colorimétrie et en sensitométrie couleur. Car à l’époque, c’était là que se jouaient les recherches plus importantes.
 

Vous avez élaboré un mode opératoire extrêmement précis, pour tester
de manière scientifique les surfaces sensibles. L’industrie photographique, et plus particulièrement les émulsionneurs, devaient certainement rechercher des personnes de votre compétence. Pourquoi ne pas avoir
fait carrière chez eux ?

Après un premier emploi dans un laboratoire cinématographique, Kodak m’a embauché comme professeur au Centre d’Information d’Application Photographique (CIAP). Ce service proposait à des cadres de grandes entreprises des formations sur des techniques particulières (micro et macrophotographie) et des stages plus généraux sur les possibilités d’utilisations du médium. Peu rentable, le CIAP a fermé un an après. Je suis devenu chef du laboratoire d’essai du matériel de façonnage de Kodak. Je testais les nouvelles machines et j’établissais leurs notices. Deux ans plus tard, prévenu par le directeur de l’École de Vaugirard qu’un poste d’enseignant se libérait, j’ai passé le concours de professeur technique. Enseigner correspondait à un réel désir de ma part. Jusqu’à la fin de mon contrat chez Kodak, la direction m’a fait suivre des stages avec ses meilleurs scientifiques, une démarche bénéfique du point de vue des connais-sances et des contacts.
 

Il a encore peu de temps, le mot photographie était synonyme d’argentique. Désormais, le terme numérique s’y applique tout autant, voire davantage dans la pratique. Quelles sont les conséquences
de ce changement sur le contenu
de vos cours ?

J’ai commencé à enseigner à l’École de Vaugirard en septembre 1967**. À l’époque, les étudiants appre-naient la technique noir et blanc (matériel, films, sensitométrie) avec un professeur en première année, puis la couleur avec un autre enseignant en seconde année. Professeur de première année, j’ai mené une réforme. La technique avait tellement évolué qu’un seul homme ne pouvait plus tout enseigner. J’ai préconisé le partage de l’enseignement de la sensitométrie, des procédés et du matériel photographique, mais en traitant noir et blanc et couleur de front.
Depuis peu, la même chose se produit avec l’argentique et le numérique car d’une manière générale le système et les outils sont semblables même si le vocabulaire et les normes diffèrent. Le diagramme de Jones, par exemple, fonctionne parfaitement en numérique car il y a un sujet, un capteur, un moniteur et une imprimante. La trilogie « du rendu des valeurs, des couleurs et des détails » s’applique. Les problèmes de température de couleur perdurent… La sensitométrie apparaît donc comme une science transversale.
L’évolution des techniques m’a conduit à modifier ma pédagogie : certaines choses s’assimilent mieux dans l’ordre analogique-numérique, pour d’autres c’est l’inverse. Je m’adapte aux circonstances. 
  

Vous n’usez pas de votre notoriété
pour influencer vos élèves et vos lecteurs dans le choix d’une marque, plutôt qu’une autre. Comment réussissez-vous à rester neutre sous
la pression des fabricants qui souhaitent certainement obtenir
un avis favorable de votre part ?

Pour suivre les évolutions techniques, il faut du temps et des moyens. Or, l’école manque parfois de crédits pour s’équiper. Pour ma part, je suis privilégié par l’activité de journaliste que j’exerce depuis 1972. Cependant, iI n’était pas bien vu qu’un professeur écrive des articles dans les revues grand public. Pour m’affranchir des soupçons, je n’accomplis aucun test pour les industriels. Dans la presse, je suis toujours la même méthode et je n’établis pas de comparatifs sur une même page. De plus, je pratique la « liste positive », c’est-à-dire que je ne parle que d’équipement d’une certaine qualité. Enfin, je n’écris pas d’articles à caractère uniquement descriptif sur les nouveautés, sorte de publicité déguisée.
 

Autrefois, vos lecteurs se faisaient
une opinion sur les différentes émulsions présentes sur le marché grâce à vos tests. Aujourd’hui, les magazines consacrent l’essentiel
de leurs pages techniques au matériel numérique constamment renouvelé. Quelles sont les conséquences
sur votre travail de journaliste ?

Désormais, je produis moins d’essais en argentique car il y a peu d’innovations. En numérique, j’effectue peu de tests de matériel car je suis en train de mettre en place le protocole. En revanche, j’étudie les normes. J’ai par exemple analysé la sensibilité iso des appareils, la latitude des scanners et les écrans plats. Je me suis aussi penché sur le procédé jet d’encre (très répandu sans qu’on connaisse vraiment son fonctionnement) dans Le Photographe (magazine auquel je collabore depuis 1985) et une version grand public dans Réponses Photo, (qui appartient au même groupe de presse, mais pour lequel je travaille moins). Car contrairement à l’idée reçue, les amateurs éclairés ne sont pas forcément hermétiques à l’aspect scientifique de la photographie. D’ailleurs, beaucoup des lecteurs de Photologie*** étaient des médecins, des biologistes… Ils souhaitaient apprendre la technique pour satisfaire leurs exigences de prise de vue.
 

L’apparition du numérique n’a pas seulement mis fin à la prédominance du procédé argentique en photographie, elle s’est tellement répandu qu’elle représente aussi
une menace. Après des difficultés financières, les sociétés Polaroid,
Ilford et Agfa vasillent, Kodak et Fuji abandonnent certaines gammes
de leurs produits. Dès à present l’histoire de la photographie s’écrit
en numérique, comment vivez-vous personnellement ce chamboulement ?

Le numérique a pris le pas sur l’argentique, mais je ne suis pas nostalgique. La supériorité ne réside pas dans le procédé mais dans les besoins des gens et la sensitométrie demeure d’actualité. Certains la considèrent dépassée car ils la réduisent à sa capacité d’anticiper les résultats d’une prise de vue. Or, la sensitométrie n’est pas une simple affaire de temps de pose. Elle explique bien d’autres phénomènes. À quoi peut bien servir l’histogramme qui s’affiche sur certains appareils numériques perfec-tionnés, si l’on ne sait pas ce qu’il signifie ? Comment s’assurer que ce qu’on voit sur le moniteur de l’appareil apparaîtra de manière identique sur l’écran d’ordinateur et à l’impression, lorsqu’on ne possède aucune notion de gestion de la couleur ? Le numérique pose plus de questions qu’il n’en résout et la connaissance de la science de l’image semble plus que jamais nécessaire.
Je pense parfois que sans l’avènement du numérique ma fin de carrière aurait été plus paisible, mais je m’ennuierais ! Même si pour parachever le tableau, en plus de l’enseignement et du journalisme, j’assume plusieurs fonctions liées à la photographie scientifique (expert à l’ANVAR - Agence Nationale de Valorisation de la Recherche -, expert judiciaire, formateur et membre du jury au concours d’ingénieur et de technicien des officiers de police judiciaire…).

*L’Ecole de Vaugirard, du nom de la rue où elle se situait alors, porte aujourd’hui le nom d’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière. Elle comporte trois sections photographie, cinéma et son.

**L’école de Vaugirard passe en BTS en 1964. Au début des années 1990, le diplôme supérieur est mis en place et la section photographie est divisée en deux options distinctes : prise de vue (PDV) et traitement des images (TDI).

***D’abord rubrique technique du magazine Zoom (1970), Photologie devient une revue à part entière au début des années 1980. Chenz (Jacques Chenard de son vrai nom) et Bernard Leblanc y jouent le rôle de rédacteurs en chef. Bernard Leblanc se souvient : « Nous étouffions dans Zoom qui se voulait essentiellement une revue d’images. Sous l’impulsion de Joël Laroche, l’un des cofondateurs de Zoom, Photologie est devenue une revue distincte. Au début, je n’y croyais pas car avec Chenz nous voulions pousser les recherches très loin. Cependant le contexte a joué en notre faveur : beaucoup d’amateurs pratiquaient le laboratoire noir et blanc chez eux. Nous avons rapidement atteint dix mille abonnés et une diffusion de plus de vingt mille exemplaires. Avec Chenz, nous avons arrêté de collaborer à Photologie en 1984, principalement à cause d’un désaccord financier avec le gestionnaire. Les abonnés semblent ne pas avoir apprécié notre départ de Photologie qui a cessé de paraître peu de temps après. » (Entretien avec Bernard Leblanc, le 20/04/05)

Aurore Deligny

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