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Guillaume Herbaut

Né en 1970, Guillaume Herbaut est membre fondateur de L’Oeil Public.
Lauréat de la Fondation de France en 1999, il se rend depuis quelques années sur des lieux chargés d’Histoire, de mémoire. Son travail Tchernobylsty, prix Kodak de la Critique 2001, remporte le prix Fuji du livre en 2004. Après Oswiecim, un travail documentaire sur Auschwitz de nos jours – exposé au festival Transphotographiques de Lille au printemps 2005 -, il s’intéresse à Skhodra, petite ville en Albanie du nord où des familles cloîtrées subissent encore la tradition de vendetta. Ce reportage est exposé à visa pour l'image en Septembre 2004. Prix Lucien Hervé en 2004, il continue à révéler les drames invisibles.
A l'occasion de son exposition 6/7 Ciudad Juarez à la galerie Paul Frèche, nous avons rencontré ce photographe à l'œuvre engagée. Rencontre…

Dans un premier temps parlons de l'Oeil Public. Comment est née l'agence ?

 

L'Oeil Public a été crée en 1995, avec l'aide trois autres photographes. Nous étions un groupe d'étudiants qui sortait d'écoles de photo ou de fac. Nous avions envie de travailler ensemble et de pouvoir s'entraider pour notre démarrage dans la vie professionnelle. Comme on ne connaissait pas bien le milieu de la photo, on a créé un structure associative pour organiser des évènements liés à la photo, des expositions, etc…
 

L'idée, en fait, était de travailler en commun…

En fait, l'objectif de l'Oeil public au départ était avant tout culturel, on ne pensait du tout créer une agence. Notre première expérience commune fut "Un jeton pour l'image". L'idée était d'exposer dans des endroits où les photographes n'avaient pas envie d'exposer mais qui étaient des lieux ouverts à tous le monde. On a donc décider d'organiser un festival photographique dans les laveries automatiques de Paris.
A partir de ce moment là, j'ai cherché des photographes pour participer à l'évènement, il y a eu des rencontres avec d'autres personnes qui ont ensuite intégré le collectif. A partir de là a débutée une démarche collective qui a amené à la création de l'agence, qui est devenue agence de presse il y a un an.
 

Vous avez réussi a durer dans une période plutôt difficile pour la presse…

On a eu plutôt de la chance même si on est arrivé en pleine période crise. Notre but à chacun, au départ, était de rentrer dans un agence. Mais à ce moment, toutes les agences autour de nous étaient en train de fermer. On a donc réagi pour créer nous-même notre propre agence. Notre structure a toujours été assez "légère". Au départ on évoluait dans un milieu associatif, donc on avait pas besoin d'argent pour faire vivre notre projet, on pouvait utiliser le nom "Œil public" sans rien dépenser. Aujourd'hui on est une vraie entreprise mais on reste léger.
Il y a aussi qu'on a pu directement faire le pas du numérique, contrairement à d'autres grosses agences qui ont un peu été débordées par les coûts engendrés par cet investissement. Nous on a tout de suite pris le pli du numérique, créé le site avec vente en ligne et on a directement commencé à archiver en numérique. Donc on a pas perdu de temps, ni d'argent.
 

Comment s'organise votre travail à plusieurs ?

Nous sommes des photographes indépendants avec des travaux indépendants, et on a, à côté, notre vie dans l'agence. A l'Oeil Public nous sommes tous associés, avec chacun des parts, ce qui veut dire que toutes les décisions sont prises de manière collective. Il y a régulièrement des réunions, des votes, des débats entre nous. Ensuite, nous choisissons chaque année un photographes qui va représenter l'Oeil Public et amener la structure vers un projet. Mais ce qui est privilégié à l'Oeil Public, c'est la démarche personnelle.
 

Votre capacité à tenir semble assez étonnante aujourd'hui, alors que beaucoup d'agences essayant de conserver un esprit indépendant sont contraintes de fermer. On se demande si pour pouvoir faire et diffuser les images que l'on souhaite, il ne faut être constamment dans un esprit de résistance ?

C'est un peu ça… Mais notre cas est un peu différent. Nous sommes une tout petite structure. Aujourd'hui, sur le marché de la photo, il y a les grosses agences comme Getty qui peuvent fonctionner parce qu'elle ont une vision planétaire de la photographie, les toutes petites agences comme nous, et les moyennes pour qui c'est le plus difficile, hormis Magnum qui est un cas a part qui vit grâce à ses archives.
Les agences moyennes, comme VU, ont des frais très important chaque mois. Et ils un fond photographique à numériser très important, ce qui engage des frais énormes et qui ne facilite pas leur développement.
Mais l'Oeil Public est aussi très fragile. Le faire vivre est une résistance quotidienne. Le marché de la photo est de plus en plus dur, il y a de plus en plus de photographe et de moins en moins de voies pour diffuser les images.
 

Est-ce qu'il n'y a pas, dans le choix des sujets, une forme de militantisme qui donne à vos reportages une valeur particulière ?
 

Le mot militantisme est peut-être un peu fort, mais il y a dans nos reportages des vrais choix qui ne sont dictés par personne d'autre que le photographe. Il y a là un militantisme photographique…

A propos de vos reportages, comment s'organise un sujet comme Ciudad Juarez ?

C'est un sujet que je voulais faire depuis plus de deux ans, qui s'inscrit dans la logique des séries précédentes. Je crois que les sujets auxquels je m'intéresse nous questionnent sur le monde d'aujourd'hui. L'idée est de fixer un regard pour essayer de faire en sorte que le monde change.
A Ciudad Juarez, la ville a créé le mot "Féminicide", suite aux meurtres non élucidés de toutes ces femmes. C'est dire si le sujet représente un forme de violence moderne, très actuelle, qui représente un véritable cauchemar.
 

Le thème de la mort, de la violence justement, est présent dans toutes vos séries…
 

Oui c'est vrai. Mais je crois que la photo ne parle que de la mort, depuis toujours…

 

Vos reportages ne s'intéressent jamais à l'actualité directe. C'est la plupart du temps un retour sur des évènements passés, parfois oubliés..

En fait dans toutes mes séries, les temps sont déclinés. Ciudad Juarez se situe entre le passé et le présent. J'ai rencontré des familles qui vivent toujours le deuil de leur proches et il y a toujours des meurtres qui sont commis. C'est une sorte d'entre-deux. C'est aussi pour cela qu'il a dans ce sujet des photos qui sont plus du reportage et d'autres qui sont davantage des temps arrêtés. Ce qui m'importe en fait c'est de ne pas oublier ce qui s'est passé…
 

Il y à dans ces reportages, des "photos de photos", des reproductions d'images paru dans des journaux. Quel est le sens de ces photographies ?

Cela fait partie de l'exercice de style du fait divers. Le sujet, au Mexique, est souvent traité comme cela et je voulais parler de ça.
Il y a aussi, dans mes reportages, l'interrogation de savoir comment photographier les victimes. C'est une question que je me suis souvent posé. A Tchernobyl, par exemple, je faisais poser des familles avec des portraits de leurs proches décédés pendant l'accident.


 

Comment se passe la rencontre avec les gens ? Est-ce que cela se fait de manière intuitive, spontanée ?

 Non, rien n'est spontané. Je prépare tout avant de partir. On ne peut pas rencontrer les familles des victimes comme ça, il faut passer par des organisations qui font le lien. C'était des rencontres dures, avec des témoignages extrêmement forts. Ces gens vivent un véritable cauchemar, sans jamais pouvoir faire aucun deuil, ces meurtres n'ayant jamais été élucidés, personnes n'ayant été arrêté.
 

Il y a quelque chose dans vos images qui est sourd, comme une tension palpable, que l'on sent particulièrement dans vos photos de paysages, qui ne montrent rien en particulier mis qui disent beaucoup sur l'atmosphère tendue qui existe…
 

J'essaie de faire apparaître une tension, mais une tension très calme, sournoise. C'est pour cela que je ne suis pas dans la militantisme comme on disait tout à l'heure parce que j'essaie de dire les choses sans nécessairement les montrer. Dans mes sujets j'essaie toujours de toucher les gens de manière indirecte.

Vos images, prises au moyen-format, sont très nettes, très esthétiques, en tout cas très différentes de celles que l'on voit dans la presse. Est-ce que c'est là un moyen de se démarquer des photos "standard", en 24x36 numérique, que l'on voit aujourd'hui partout ?

Aujourd'hui, chacun est noyé dans un flux d'images permanent. Je pense que le vrai travail du photographe aujourd'hui est d'arrêter ce flux en créant une autre manière de voir les choses. Mais le choix du format pour moi n'est pas avant tout un choix esthétique, c'est aussi une autre manière de photographier.
Pour moi le format 6x7 est un format qui "arrête" les choses, cela impose une distance, un autre rapport à la réalité. Avec le 24x36, tout est possible, on peut tout faire. Et on peut aussi faire n'importe quoi. Choisir un format qui m'impose des règles est aussi un moyen pour moi de m'imposer une manière de me comporter sur le terrain, de regarder les gens, les choses, les paysages de manière différente. Le 24x36 est un format très dynamique alors que moi je ne parle pas de ça. Au contraire je parle du temps qui s'arrête, qui se fige.
Après, ma manière de voir les choses crée une sorte d'esthétique mais je crois que toutes les photographies créent une sorte d'esthétique. La mienne est peut-être plus affirmée mais elle permet, je crois, aux gens de s'arrêter davantage devant les images et de pouvoir réfléchir. Si je faisais ces photos en 24x36 de manière plus traditionnelle, je pense que les gens ne s'arrêterai pas, en tout cas pas de la même manière.
Le vrai problème de l'esthétique est davantage de savoir si le photographe est honnête ou s'il ne l'est pas. Il y a des esthétiques qui apportent réellement un plus dans le témoignage.
 

Mais un reportage est normalement fait pour être vu par le plus grand nombre, et le fait de l'exposer dans un galerie, pour être acheté par des collectionneurs peut sembler contradictoire ?

C'est vrai, mais je crois que ce problème est du à la manière dont fonctionne la presse aujourd'hui. C'est très compliqué de passer ce genre de sujet dans la presse. Moi, en tant que journaliste, je suis obligé, pour faire vivre mon sujet comme je l'entend, de chercher tous les modes de fonctionnements me permettant de diffuser mes images telles que je le souhaite, et aussi de pouvoir gagner de l'argent pour continuer mon travail.
Montrer mon travail dans une galerie me permet de montrer l'ensemble de mon travail, dans sa totalité, alors qu'un journal ne prendrait que des extrais. Mais il y aussi le fait que, et Juarez en est un bon exemple, je n'ai trouvé aucun financement de la part de la presse pour monter mon sujet. C'est la galerie qui m'a prêté l'argent, ce qui pourrai pourtant paraître illogique. Mais aujourd'hui on est obligé aujourd'hui d'ouvrir les champs d'action pour faire exister nos sujets.

Entretien et photographie Jordi Gourbeix
 

 

 
Guillaume Herbaut, courtesy galerie Paul Freche

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