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Impossible
photographie
 


Regroupant plus de 340 photographies originales, l’exposition « l’impossible photographie, prisons parisiennes (1851-2010) » est présentée en ce moment au musée Carnavalet à Paris. Cinq ans de travail ont été nécessaires à la réalisation de l’exposition. Cinq ans de recherches, menées par Catherine Tambrun et son équipe, pour exhumer des trésors de photographie.

Prisons du xixe siècle
Cette exposition sur les prisons parisiennes est née d’une rencontre. Pour Catherine Tambrun, commissaire de l’exposition et initiatrice du projet, c’est la découverte des images de Pierre Emonts, réalisées à la fin du xixe siècle, qui a été le déclencheur du projet. Ces images, d’une modernité étonnante, sont la base d’une série de questions qui ont abouti à l’exposition. Quelles images reste-t-il des prisons ? Qui a réalisé ces images ? Comment et pourquoi ?
Au xixe siècle, à l’époque des photos d’Emonts, 19 prisons étaient réparties dans Paris. C’est en 1898, à l’ouverture de la prison de Fresnes, que commence le démantèlement progressif des prisons parisiennes. Une à une, ces anciennes prisons de Paris ferment au profit de bâtiments modernes, jugés à l’époque plus efficaces, et qui sont éloignés des centres-villes, loin des regards.
C’est un des symptômes de la prison moderne : la dissimulation. Il s’agit de ne rien voir, de ne rien savoir. Les détenus sont des êtres à part de la société qu’il convient de dissimuler au regard de tous, jusqu’à en occulter l’existence.
La photographie, qui naît officiellement en 1839, est alors contemporaine de cet état d’esprit et se retrouve dès lors confrontée à de grandes difficultés pour illustrer ces espaces. En 1851, lors de la fameuse mission héliographique, commanditée par la commission des monuments historiques, c’est dans une prison désaffectée, vouée à la démolition, qu’Henri Le Secq est envoyé faire des photos.

Absence de regards
L’accrochage de l’exposition, sectionné par thématiques, permet de comprendre les spécificités de chaque lieu d’isolement. Comment chaque prison est construite en fonction de ses occupants. Les prisons pour femmes, par exemple, sont bâties sur le même modèle qu’un monastère, tandis que celles des hommes sont bâties sur le modèle d’une usine.
Les vues aériennes mettent en exergue cette architecture singulière où les murs sont si hauts et si épais qu’ils empêchent toute communication entre les prisonniers. La punition par la solitude, l’impossibilité d’échanger.
Ateliers, menuiseries, cuisines, réfectoires : dans ces images-là, les espaces communs sont beaucoup représentés. La plupart de ces lieux ont aujourd’hui disparu. Ils sont pourtant les témoins d’une autre conception de l’enfermement, témoins d’une prison conçue comme lieu de réinsertion et de travail et non pas comme une simple cage, à l’exact opposé de ce que disent les espaces de promenade, clos et isolés.

Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule prison à Paris : la Santé. Pour l’exposition, Catherine Tambrun a sélectionné trois photographes contemporains pour illustrer ce qu’est, actuellement, la réalité de ce qu’il convient d’appeler un « vestige » de la prison française. Michel Séméniako, Jacqueline Salmon et Mathieu Pernot ont ainsi pu pénétrer dans la Santé et y travailler.
« Cela ne s’est pas fait sans certaines difficultés parce que la prison de la Santé ne fait pas partie des modèles de prisons contemporaines. Étant ancienne, elle est assez vétuste.
Il s’agissait de faire comprendre à l’administration que nous étions dans notre mission, que notre regard ne serait pas du tout caricatural et que c’était des artistes qui allaient entrer dans la prison et non pas des photographes reporters qui utiliseraient les photos à d’autres fins que celles auxquelles elles étaient destinées. »1
Si les photographies contemporaines contrastent avec le reste de l’exposition par leur force plastique, elles ne parviennent pas à montrer ce qui manque à presque toutes les images de l’accrochage : des regards. En effet, aucun visage, aucun regard n’est visible. Dans ces images, ils sont systématiquement cachés, dissimulés, effacés, tant par les photographes et l’organisation de l’exposition que par les détenus eux-mêmes. On ne montre pas le visage des prisonniers.  Les directeurs et autres personnalités administratives sont parfois représentés, mais ce sont des exceptions. Pudeur, respect de la personne, droit à l’image. Nombreuses sont les raisons, légitimes, invoquées pour justifier cette absence des regards. On regrettera cependant de ne pas voir ces yeux qui vivent et voient la prison. On y apprendrait sans doute beaucoup plus que dans l’énumération de lieux.

Photographie impossible ?
Absence totale de visage ? Les spectateurs de l’exposition objecteront que tous les visages ne sont pas dissimulés. En effet, dans une salle, sont présentées les fiches anthropométriques de plusieurs condamnés à mort de la fin du xixe. Ces fiches, véritables cartes d’identité du prisonnier, considérées à l’époque comme un bienfait de la science permettant de décrypter, selon les différents faciès, les tendances plus ou moins violentes des individus, sont les ancêtres de la photo d’identité telle que nous la décrivons aujourd’hui.

Ce « système scientifique d’identification », conçu par Bertillon, au service de la préfecture de police de Paris, dès 1888, réinvente le portrait en ne s’attachant qu’aux qualités scientifiques et mécaniques de la photographie. « Il suffit de mettre de côté toute considération esthétique et de ne s’occuper que du point de vue scientifique et plus spécialement policier. »2
Les portraits sont alors bruts, transparents, désincarnés. Ils sont « accompagnés d’observations anthropométriques, c’est-à-dire de mesures précises du corps : la tête, le nez, le front, l’oreille, les pieds, les médiums, auriculaire et coudée, etc. Aux procédures photographiques s’adjoignent ainsi des mensurations tout aussi strictement réglementées, qui demandent un appareillage tout aussi spécifique. […] L’image photographique, analogique, du visage est ainsi relayée par une image numérique du corps. »3


   
S’agit-il alors encore de portraits, lorsque l’identité et la personnalité de l’individu sont réduites et assimilées à des mesures numériques ?

Dans l’exposition, ces images sont un peu comme l’exception qui vient confirmer la règle. Les yeux ne peuvent être vus en prison, si ce n’est pour identifier précisément, mécaniquement qui sont les criminels. Parce qu’ils sont condamnés à mort, les hommes de ces images ne sont déjà plus des hommes, mais des sujets, des objets d’études, déshumanisés.
Cette révélation apparaît alors comme un constat de l’exposition. S’il est une photographie impossible à faire, ou à montrer c’est celle du visage et des yeux d’un détenu.

La Santé

Catherine Tambrun nous explique que le travail sur la prison de la Santé a été particulièrement intéressant, car cette prison bouscule les présupposés que l’on se fait sur les lieux d’enfermements.
La plupart des prisonniers de la Santé trouvent que c’est une prison « correcte ». En tout cas un endroit où se manifeste une autre forme d’humanité, plus présente, que dans d’autres prisons récentes où le personnel est beaucoup moins en contact avec les détenus et où les formes modernes et automatisées d’enfermement semblent bien moins humaines.
Le fait que la prison soit installée en ville, au milieu du monde, près de grandes avenues, dans le bruit et l’énergie inhérente aux villes semble apaiser le climat au sein de la prison. Les témoignages de prisonniers, recueillis lors de la préparation de l’exposition, et présentés parallèlement aux images, racontent cela.
C’est dans la description de ces sentiments quotidiens, de la difficulté de l’enfermement, de la solitude, mais aussi de la place de la prison dans la société, que la photographie semble trouver ses limites. Par sa description froide et mécanique, l’image photographique peine à décrire le vécu, les ambiances, les atmosphères.
 



Une exposition polyphonique
Heureusement, l’exposition répond parfaitement à ce manque en présentant parallèlement aux photographies d’archives un corpus de documents sonores, de films, de revues et magazines d'époque, de témoignages écrits et oraux qui, conjugués aux images, donnent une lecture exhaustive et complète de la situation. Et les tirages photographiques plus récents offrent une vision du quotidien des prisonniers, notamment à travers leurs objets. Livres, courriers, réchauds improvisés dans des boîtes de conserve, télévisions… Dans ce monde clos, éteint, ces objets sont comme des témoignages de vies.
Exposition polyphonique, elle n’élude aucun des aspects de la détention, se voulant la plus complète possible. Le rôle des femmes en prison, la place des enfants, l’expérience des politiques, l’architecture, sont autant de sujets abordés dans l’exposition, mais aussi dans le catalogue, qui concentre à lui seul l’ensemble des recherches de
Catherine Tambrun.

« L’exposition ne représente que l’écume du travail réalisé en amont. Aucun travail tel que celui-là n’a été réalisé auparavant. Il a fallu chercher partout, retourner, recouper des informations, des témoignages sans auteur, des images sans légende. C’est un immense travail. Nous avons pensé l’exposition un peu comme une partition, avec un corpus fonctionnant sur plusieurs tonalités avec lesquelles il s’agissait de composer. »
Le catalogue qui accompagne l’exposition est cette partition. Objet dense et exhaustif, il est le matériau principal de ce projet. Regroupant images, témoignages, notices, analyses, une bibliographie impressionnante, il est un véritable objet d’étude qui montre et dit, au-delà de cette « impossible photographie », ce qu’il est difficile de voir en prison.
Malgré la dimension profonde, et vaste  du projet, l’exposition ne prétend pas proposer de solutions au problème des prisons tel que nous le connaissons aujourd’hui. à une époque où les conditions de détention en France sont devenues un vrai sujet de société (l’état propose aujourd’hui même de généraliser ce qu’on appelle les prisons ouvertes), l’exposition et le livre servent à rappeler que la solution juste n’a toujours pas été trouvée, que des milliers de questions n’ont toujours pas été posées et que le problème reste entier.

Jordi Gourbeix, Tin Cuadra

1 Catherine Tambrun.
2 Alphonse Bertillon, « La photographie judiciaire », cité par André Rouillé, dans La photographie, Gallimard, 2005.
3 André Rouillé, La photographie, Gallimard, 2005, p.109


Informations pratiques :

Exposition présentée jusqu’au 4 juillet 2010
Ouverture du mardi au dimanche de 10 h à 18 h
Fermée le lundi et jours fériés

Musée Carnavalet
23 rue de Sévigné
75 003 Paris

Métro Saint-Paul ou Chemin vert
www.carnavalet.paris.fr

Renseignements au 01 44 59 58 58

Le catalogue de l’exposition L’impossible photographie, prisons parisiennes, est édité aux Éditions Paris-Musées, 39 € (en vente au musée).


 

 


 Michel Séméniako

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