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Stephen Shore
Rivages bleu-ciel

La non-mise en forme est une violence très répandue dans l’Amérique que Stephen Shore nous montre.
Le bleu le plus intense est le fil conducteur de cette exposition,
bleu des cieux parfaits de Californie
et d’autres états du Sud des Etats Unis.

Né en 1947 à New York, Stephen Shore est un artiste qui brûle toutes les étapes de sa carrière pendant sa jeunesse. Il commence à photographier dès l’enfance, rencontre Andy Warhol à 17 ans et est exposé par le Metropolitan Museum de New York en 1971 : il s’agit de la première exposition personnelle consacrée par cette institution à un photographe de son vivant et qui n’a que 24 ans.
        
Le premier cliché de l’expo parisienne, montré en exergue comme s’il s’agissait d’un sous-titre (mais il n’y a pas de titre à l’expo), est un panneau photographié à Dallas en juin 1976 qui proclame : « J.F. Kennedy said: Art is Truth. »* Il serait très approprié de conseiller aux visiteurs de revoir cette photographie à la fin du circuit d’exposition, car dès la première salle on s’aperçoit d’une présence tutélaire manquante qui semble flotter tout en brillant par son absence : Dieu ? J.F.K ? Le bleu le plus intense est le fil conducteur de cette exposition, bleu des cieux parfaits de Californie et d’autres états du Sud des États-Unis. On peut penser, en constatant la beauté multiforme de ces cieux à Dante Alighieri, qui disait que le seul paysage parfait est le ciel au-dessus de nos têtes. En effet, ces grands cieux d’une couleur dense et aux nuages si monumentaux semblent constituer un manifeste de perfection, les humains vivant en dessous dans leurs maisons décrépies, entourés d’objets bancals et peu réfléchis (à part les voitures dont les carrosseries réfléchissent le ciel et qui renvoient aux rigueurs de l’industrie de Detroit). Tous ces humains semblent de prime abord résignés.
       
Dans la deuxième salle, nous sommes confrontés à des travaux un peu plus « déterministes » et conceptuels. La série All the Meat You Can Eat nous montre des images trouvées classées par thème : Polaroids de pornographie amateur, images des propagandes états-uniennes et soviétiques, et documents policiers figurant des crimes. C’est là que l’on peut voir la photo douloureuse d’un petit corps meurtri (enfant ? femme ?) figé dans la position de vouloir glisser sous un canapé : preuve s’il en fallait que le dispositif conceptuel de cette série ne masque en rien notre vulnérabilité ; bien au contraire, en ne prenant pas en compte le côté esthétique, le photographe légal nous blesse involontairement, et non seulement par la violence inévitable du sujet. Finalement, la non-mise en forme est une violence très répandue dans l’Amérique que Stephen Shore nous montre. Lorsque l’artiste décide de nous ôter la bienveillante protection de son studium, nous sommes complètement pris au dépourvu.

        Intelligence et compassion
      Chez    Stephen Shore, comme  chez beaucoup d’artistes-photographes, l’intelligence dans la composition d’une image peut être considérée comme une forme de compassion.
La petite série noir et blanc intitulée Avenue of the Americas nous présente des passants photographiés volontairement de façon surexposée ; le résultat est que les personnages se transforment en autant de chevaliers à l’armure étincelante. L’Avenue des Amériques se métamorphose en chemin de briques jaunes menant au règne d’Oz, mais Judy Garland a disparu, et il ne reste qu’une armée de Conserves. Surnaturels et transfigurés, ces petits soldats du quotidien new-yorkais arpentent la rue avec leur opiniâtreté habituelle.
        
C’est donc avec une certaine volupté que l’on retrouve la couleur dans la troisième salle de l’exposition.



La tête de Yul Brynner faisant la publicité d’un scotch whisky sur un panneau érigé dans une vaste étendue texane (Chelburne Rd., Fort Worth, Texas, June 11, 1976) est un élément aussi irrésistiblement civilisateur que le drapeau des États-Unis planté sur la Lune en 1968.
        La suite de l'exposition serait apte à nous faire parler de la vérité ; puisque la beauté, tant décriée et poursuivie dans notre civilisation, en est un reflet. Malgré le fait que l’harmonie et les codes de composition restent invariables, plusieurs clichés véhiculent encore plus d’humanité. C’est la même tendresse qui englobe la jeune et plantureuse Américaine aux grosses lunettes seventies photographiée dans l’Hôtel Holiday Inn à Miami, et cette image de Ginger Shore dans la même ville avec une chemise à carreaux rouge vif. On la rencontre un peu plus loin sur une autre photo en train de dormir ; sa bouche et une partie de son visage



sont cachées par les draps et elle ressemble à un enfant, mais à vingt centimètres de ses narines, sur une table de chevet, un paquet de Marlboro et un cendrier débordant viennent encore nous rappeler que dehors il y a, encore et toujours, ce mythe de l’Amérique aux vastes plaines et aux hommes forts : bons ou méchants qu’ils soient.
       
La recherche humaine et la constance dans la reproduction de la société environnante dans la photographie de Stephen Shore ne sont pas sans évoquer le travail de Walker Evans : grand chroniqueur du quotidien des États-Unis des années trente à cinquante. En particulier ce cliché tardif (datant de 1960) intitulé Débris, dans lequel Evans nous montre un ramassis de languettes de cannettes de soda écrasées sur la route. La photo du pancake dégoulinant de sirop d’érable dans une assiette moche décorée d’arabesques marron est tout aussi low-life que le cliché de Evans. Cependant, Andy Warhol et sa Factory (où Stephen Shore prend des photos entre 1965 et 1968) et ses effets désinhibiteurs sont bien passés par là, et c’est d’une Amérique très « cybachrome » que Stephen Shore nous parle.
        La série de petits livres réalisés en impression numérique (hélas présentée en vitrine, seul bémol d’une exposition exemplaire par sa rigueur et sa lisibilité) nous prouve que le photographe continue l’évolution qui l’a amené, au fil des ans, à passer du 35 mm à la chambre 4 x 5 inches, au format 8 x 10 inches, en passant par les tirages sans agrandissement de planches-contacts. Ce parcours, qui a influencé le travail d’artistes aussi illustres que Berndt & Hilla Becher, qu’il rencontre au début des années soixante-dix, et indirectement de Candida Höfer, artiste issue de leur école, continue. Depuis 1982 il enseigne la photographie au Bard College dans l’État de New York.

 Federica Schumann

 

* J.F. Kennedy a dit « l’art c’est la vérité »
Exposition jusqu’au 20 mars à l’Hôtel de Sully, 62, rue Saint-Antoine, 75004 Paris.

Legendes des photos :
(dans l'ordre d'apparition des photos, de haut en bas) 

U.S.97, South of Klamath Falls, Oregon, July 21 1973
© Stephen Shore & Aperture Foundation

Self-portrait, N.Y, March 20 1976
© Stephen Shore & Aperture Foundation

Merced River, Yosemite National Park, California,
August 13 1979. © Stephen Shore & Aperture Foundation

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