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                                                                                                                             photo  Tin Cuadra

Photo et Journalisme

Des photographies chaque jour différentes, des possibilités infinies de capter des images, et pourtant, en arrière-plan, une uniformisation du reportage, une standardisation éditoriale. Le rachat de la presse par des grands groupes financiers, l'autocensure manifeste des équipes rédactionnelles ou encore les problèmes toujours plus grands posés par le droit à l'image font partie des origines de cette "normalisation" de la presse. Après un mois de la photo consacré aux relations entre la photographie et la page imprimée, retour sur la question du photojournalisme aujourd'hui.

Depuis de nombreuses années se pose la question de la "crise du photojournalisme". Cette crise, que rien ne semble arrêter, concerne autant la fragile condition des agences, que les photographes, dont le statut social et la considération ne cessent d'être mis à mal. Le rachat systématique des diffuseurs d'images par des grands groupes commerciaux contraint la presse à modifier son rapport à l'image et aux photographes.

En France, le photojournalisme connut ses heures de gloire dans les années soixante-dix, au moment où des agences comme Gamma ou Sypa tenaient le haut du pavé. Ces structures de diffusions travaillaient en étroite collaboration avec des photographes totalement indépendants, propriétaires de leurs images. Mais dans les années quatre-vingt, avec l'apparition des grands groupes de presse et la prise de pouvoir de l'information télévisuelle, les structures autonomes et, par conséquent fragiles, de la photographie finirent par être rachetées.
Ce phénomène de rachat systématique de productions iconiques signifie la toute puissance des grands groupes et des comités de direction financière, pas forcément très au courant de la réalité du milieu du photoreportage. Ainsi, la "crise du photojournalisme" a réellement pris forme lorsque les photographes ont commencé à protester contre les méthodes de travail des grandes agences telles que Corbis, Hachette ou Getty.

Géants de l'édition
Dès leur apparition, ces géants de l'édition ont adopté la plus simple des stratégies commerciales : conquérir tous les marchés et, pour cela, obtenir le plus d'images possible. Pour ce faire, ces ogres achètent, rachètent toutes les petites, moyennes et grandes banques d'images, accumulant, sans aucune sélection, tout semblant "bon à prendre", même si la question de la numérisation de ces fonds reste aujourd'hui un problème. Seulement 2 % de ces fonds ont pour l'instant été numérisés…
Se pose alors la question du choix. Quelles images seront choisies, sous quels critères et pourquoi ? On se doute alors que ce choix suivra la stratégie commerciale de l'entreprise, que les images sélectionnées seront les images "moyennes", celle susceptibles d'être achetées par tous les types de magazines, tous les types de revues, confortant cette logique de standardisation qui caractérise la presse aujourd'hui.

Nouvelle photographie ?
Cette stratégie, si elle est efficace d'un point de vue économique, pose cependant le problème de la multiplicité des images. Les photographies audacieuses, singulières, sont délaissées au profit d'images "standard" facilement accessibles, et les quelques petites structures indépendantes qui essaient de faire valoir une photographie "authentique" vivent dans la crainte de devoir céder leur place aux "blockbusters" de la photo. Ces petites agences (L'œil public, Vu, Tendance floue) se heurtent à de constants problèmes, telle la multiplication des procès pour des questions de droit à l'image, qui ne facilitent pas l'essor de leur travail.
Le paradoxe de cette situation, c'est que la capacité à produire des images de toutes sortes n'a jamais été aussi forte qu'aujourd'hui. La diversité des documentaires et des enquêtes, l'importance et la qualité des moyens mis en œuvre pour les couvrir sont aujourd'hui des facteurs de plus en plus présents.On pourrait ainsi penser, comme le dit Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l'image à Perpignan : "Ce n'est pas le photojournalisme qui est malade, c'est la presse."

 

 

 

 

 

 

 


 

Ce point de vue, de la part de quelqu'un qui connaît très bien le milieu du photojournalisme et qui voit arriver chaque année des milliers de photographies pour son festival, peut sembler juste. Les photo-reporters n'ont vraisemblablement pas disparu. Mais cet énoncé est tout de même symptomatique d'une confusion. Que peut devenir le photojournalisme sans la presse ? Si la presse va mal, comment peut se porter le photojournalisme ? Si la presse ne se fait pas le vecteur de cette photographie singulière et engagée, on risque de ne voir éditer plus que des photos aseptisées.

"Le texte explique, la photo prouve"
L'âge d'or du photojournalisme du début des années quatre-vingt, au moment où le quotidien Libération adoptait des partis pris réellement innovants en terme d'images, semble révolu. Désormais, l'illustration s'impose, l'image décorative prend la place de l'image informative. Verrouillée, la photo de presse se lit accompagnée de texte, n'ayant plus de réel discours autonome. Christian Caujolle, fondateur de l'agence Vu, nous rappelle les enjeux de cette question qui fait débat : "Pour les responsables et les professionnels [de la photographie, ndlr], il est essentiel de distinguer deux étapes : le choix photographique initial puis la mise en forme […] A chaque moment, du sens est produit, qui modèle - et détourne - les intentions originelles du photographe pour participer de la construction d’un discours informatif. Si ce sens n’est pas pensé, ou contrôlé, il peut produire un contresens.
"Il est donc nécessaire de consacrer à l'image une vrai stratégie rédactionnelle, de la faire "parler" autant qu'un texte, d'abandonner sa fonction publicitaire ou strictement décorative, et de redonner à la photographie sa qualité de témoin, et non de simple document.
 
Une vision objective ?
L'exposition "Regarder Vu" à la MEP pour le mois de la photo 2006, pose le problème de la relation particulière qui existe entre la presse et la photographie. VU, crée dans les années vingt, fut la première revue à faire une utilisation massive de la photographie pour produire une vision "objective" du monde. A l'initiative d'une certaine forme du photoreportage, VU installe une prépondérance de la photographie en tant que médium d'information ("le texte explique, la photo prouve", slogan de la rédaction ) mais aussi en tant que médium de communication, apportant une grande importance aux travail de couverture, en travaillant les couleurs et différents montages.

Crise du photojournalisme ou relation complexe entre image et information, l'exposition de la MEP souligne, par des exemples d'une époque aujourd'hui révolue, les problématiques actuelles du rôle des revues dans la pratique du photoreportage. Ce rôle semble s’amoindrir au profit d’une autre information, d’un autre genre. Internet et des sociétés comme Indymédia ont chaque jour de plus en plus de pouvoir sur l’information, révélant des scoops ou diffusant des images que les médias « traditionnels » ne diffuse plus. Avenir du photojournalisme ? Internet et la téléphonie mobile changent la donne et provoquent une remise en cause radicale dans la pratique du photojournalisme et la perception des images en amenant la photo en tant que preuve brute, hors contrôle.

Jórdi Gourbeix

 
Voir aussi:   Acrimed  

 

 


 

 

 

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