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Johan Van der Keuken

"La photographie comme art de la question rendue visible"


 Éclectique, disparate, variée. Tel est, au premier regard, le sentiment que suscite l'œuvre photographique de Johan Van der Keuken, présentée en ce moment à la Maison Européenne de la Photographie. Techniques, formats et sujets, tous différents, se conjuguent néanmoins pour composer une œuvre hétérogène et singulière qui marque l'histoire de la photographie européenne du vingtième siècle.

Les débuts

Wij zijn17 (Nous avons dix-sept ans) en 1955, et Achter Glas (Derrière la vitre), en 1957, sont les premiers travaux de l'artiste qui, à ce moment-là, n'avait que dix-sept ans, mais qui fait preuve d'une attention particulière à l'égard de ses sujets. Ils traitent d’un groupe social rarement représenté à l’époque : les adolescents, une jeunesse comme suspendue entre deux ages.

En 1958, Johan van der Keuken suit des études de cinéma à l'IDEHC, à Paris. Il poursuit son activité de photographe dans les rues de la capitale et publie le livre Paris Mortel en 1963. Proche de la photographie humaniste et "classique", cette série est fortement marquée par l'image française de l'époque, celle de Cartier-Bresson ou Doisneau. L’ambiance sombre de chaque séquence aborde un thème particulièrement pessimiste, celui de la « mortalité » de la ville. Van der Keuken met ainsi fin au mythe d’un Paris romantique et intemporel au profit d’un Paris des classes laborieuses, d’une capitale industrieuse.

 

Incitation au mouvement

Dans les sous-sols de la MEP se trouve la deuxième partie de l’exposition. Extraits de films, musiques et photographies sont regroupés sous formes d'installations pour mettre en lumière les rapports étroits entre images fixes et images animées dans l’œuvre de l'artiste. Dans sa carrière, Van der Keuken a réalisé plus d'une cinquantaine de films qui, les uns après les autres, ont constitué sa renommée internationale. Reconnu par ses pairs comme un maître du documentaire, il a peu à peu établi son propre langage cinématographique, cherchant à concilier la proximité avec le sujet (caméra portée, légèreté du tournage, gros plans) et la mise à distance destinée à rompre l'illusion cinématographique (décadrages, apparitions dans le champ, commentaires). A propos de son travail en photographie et en cinéma, Van der Keuken dit : "La photo est un souvenir. Je me rappelle de ce que je vois maintenant. Mais le film ne se rappelle rien. Le film se passe toujours maintenant".

Grand voyageur, Van der Keuken a vu l'inde, l'Afrique, le Brésil. De chacun de ses voyages, il ramènera des images. Non pas des "photos de voyages mais plutôt des liens, des rencontres. " Voyager, pour lui, c'est faire l'épreuve (photographique) de sa présence en un lieu et de sa co-présence hasardeuse aux autres qui y sont chez eux". (1)

 

Montages

La photographie documentaire de Van der Keuken prend également des aspects plastiques en s'intéressant au montage. Les rues d’Amsterdam, vastes fresques photographiques réalisées en 1993, ainsi celles que Jaipur en Inde, en 1991 évoquent précisément l’espace intermédiaire entre photographie et cinéma, "entre fixité et chaos, entre surface et simultanéité", selon les termes de Van der Keuken. Composées d’images instantanées photographiées en superposition, elles mettent en scène une mémoire courte, approximative, et fonctionnent par "la tension entre l’aléatoire et la maîtrise"

Un regard

Dans son oeuvre, Keuken cherche à déconstruire l’idée d’une perfection du regard, en allant à l’encontre de ces prophètes de l’instant décisif. Il n'y a pas un regard Van der Keuken au sens où il y a un "regard-Doisneau" ou un "regard-Cartier Bresson". Proche de l’oeuvre de Jean-Luc Godard, il essaie de dépasser la contrainte de l’espace-temps. Prendre deux fois la même photo à deux secondes d’intervalle ou en décalant le cadrage de deux centimètres, simplement pour montrer qu’une image, qu’un instant, se décline dans son existence propre et n’est pas au contraire figé par le choix du photographe.

"Johan n’a pas inventé le personnage qui aurait pu faire connaître son oeuvre" prévient Bergala. Pour Johan Van der Keuken, le style avait quelque chose de vulgaire, d’arrogant. L’unicité de son geste, par contre, cherchait à remettre en cause "la fragilité de l’être et de ses interrogations".

                                                                           
Jordi Gourbeix

(1) Alain Bergala, De la photographie comme art de  l'inquiétude

 

Infos pratiques :

Exposition à la Maison Européennes de la Photographie jusqu'au 11 Juin 2006

5/7 rue de Fourcy 75004 Paris

Métro: Saint Paul ou Pont Marie.

Ouvert tous les jours de 11 heures à 20 heures, sauf les lundis, mardis et jours fériés.

Accès à la billetterie jusqu'à 19 heures 30.

http://www.mep-fr.org/

 

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