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Le noir et blanc italien

Deux expositions retracent actuellement à Paris
le parcours de deux photographes italiens :
Mario Giacomelli à la Bibliothèque nationale
de France (BnF)
et Gianni Berengo Gardin
à la Maison européenne
de la photographie (Mep). Deux manières singulières
de se colleter au réel.

La photographie est toujours question d’équivalence. Prenons le plus connu, le plus commenté des clichés de la série I pretini de Mario Giacomelli : de jeunes séminaristes tout de noirs vêtus dansent ensemble, leur soutane gonflée par le mouvement. Le sol, d’une blancheur immaculée, semble se dérober sous leurs pieds ; emportés dans cette farandole, les futurs prêtres paraissent en apesanteur. On dirait qu’ils volent. Chez Gianni Berengo Gardin (GBG), on rencontre aussi des séminaristes : ils ne dansent pas, mais sont photographiés marchant de dos sous les arcanes de quelques villes de Toscane. On trouve pourtant chez GBG dans une de ses photos prises à Venise — qui orne par ailleurs la couverture du catalogue qui lui est consacré — ce même effet tourbillonnant, cette même transfiguration de la réalité, ce même contraste saturé entre le noir (des sujets) et le blanc (de l’arrière-plan). Elle montre une envolée de pigeons, virevoltant au-dessus d’une place enneigée surpris par l’arrivée impromptue d’une femme. Ces deux photos choisies parmi une centaine d’autres exposées à la BnF et à la Mep montrent que Mario Giacomelli et Gianni Berengo Gardin bien qu’ils utilisent tous les deux le noir et blanc et pratiquent le photoreportage, explorent et dévoilent des mondes qui leur sont propres.

 

 

 

          L’alchimiste
          Ce qui frappe dans l’exposition « Métamorphose » de Mario Giacomelli à la Bnf est la manière particulière qu’a le photographe italien de retravailler comme un alchimiste les différentes zones d’ombre et de lumière de ses pellicules. Qu’il saisisse dès sa première série Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (1954-1983) les vieillards à l’hospice de Sénigallia (ville dans les Marches italiennes où il est né en 1925, vécut et mourut en 2000), ou vers la fin de sa vie dans I meie aiuntanti di lavoro nel 2000 (1999) une grange abandonnée habitée par des oiseaux, gardée par des chiens empaillés et des figurines à visage humain, l’œuvre de Mario Giacomelli est sous-tendue par un double effort apparemment contradictoire : montrer l’humain sans faux-semblant, et le féerique de la nature. D’où ce jeu constant d’apparent réalisme et de lyrisme encouragé par le recours aux poètes comme Pavese et Leopardi dont les vers ont magnifié la nature et servi de point de départ à ses photographies. D’où cette matière photographique malaxée et brodée pour que la lumière (blanche ou noire) sourde d’une fenêtre, d’un pli de drap, surgisse d’un buisson, des rainures d’un champ de blé, forme un halo protecteur à l’enfant entouré de ses parents. Au contraire, la luminosité peut aussi, chez lui, évider l’espace de détails surnuméraires pour qu’apparaissent nimbé, enfoui sous les draps, le visage ridé minuscule d’un vieillard à la tête de nouveau-né, ou les joies simples des séminaristes jouant à une bataille de neige, voire l’immensité de la nature dans la série Metamorfosi della terra.

 

 

          Artisan de la photographie 
        
Parlant  de  son  travail  avec  Frank   Horvat,  Gianni Berengo Gardin fit cette remarque : « Je fais de la photo, pas de la mise en scène ». C’est ce qui ressort de l’exposition à la Mep consacrée à cet Italien, peu montré en France alors qu’il est considéré comme le Henri Cartier-Bresson italien. Une des caractéristiques de l’œuvre de Gardin est son empathie pour ses sujets photographiés. Refusant l’attrait du grandiloquent, la fascination de la couleur, les séductions du pittoresque, les poses de la mise en scène, Gardin, artisan de la photo, arpente la côte anglaise, la campagne italienne,

les rues de Naples, Paris, Milan, Venise, New York, à la recherche de ces moments fugaces (un baiser volé dans une gare en Angleterre), primesautiers (un homme seul faisant du crawl dans le bassin privatif d’une propriété milanaise), souvent teintés d’humour (ce teckel aboyant devant une statue aux halles à Paris, ou ces évêques à Venise fumant une cigarette alors qu’il s’agit de figurants d’un film). Mais cette tendresse est avant tout une protection pour ne pas tomber dans le sublime, ou l’idéologie. Ainsi lorsqu’il photographie les hommes au travail, il évite l’écueil du misérabilisme ou de la posture du V.R.P de l’avenir radieux (c’est en tout point l’inverse de Dmitri Baltermants). Ou lorsqu’il va, le premier, faire un reportage dans les asiles psychiatriques italiens dans les années 60. C’est d’ailleurs de dos que Gianni Berengo Gardin aime à photographier les couples comme s’il leur laissait une échappatoire, un point de fuite, une histoire à se raconter, seuls, sans l’objectif.

Emmanuel Caron

• « Métamorphose » de Mario Giacomelli est présentée du 2 février au 30 avril 2005 à la Bnf Galerie de photographie, 58, rue de Richelieu 75002 Paris.
• L’exposition de Gianno Berengo Gardin est présentée du 23 février au 4 mai 2005 à la Maison européenne de la photographie (en collaboration avec l’agence de photo Contrasto), 5 rue de Fourcy 75004 Paris. Auditorium de la Mep propose chaque samedi et dimanche à 14h 30 un entretien de 26 minutes entre Gianni Berengo Gardin et Frank Horvat réalisé par Bruno Trompier. En mai 2005, cette exposition sera accueillie à Milan au Forma, un nouvel espace dédié à la photographie. - Gianno Berengo Gardin Catalogue édité par les éditions la Martinière, 2005, 70 euros. 
 

Légendes des photos
(dans l’ordre d’apparition des photos, de haut en bas)
Photos 1 et 2
Mario Giacomelli
Photos 3 et 4 Gianni Berengo Gardin

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