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Voiles de mémoire

 


Avec ses "Voiles de mémoire" qu'il soulève un à un, Tin Cuadra nous livre dans cette exposition photographique les substrats de sa trajectoire personnelle et de celle du peuple chilien contemporain, dramatiquement distordus par la période de dictature de Pinochet.
Il nous propose de le suivre pas à pas, du familier à la terrifiante étrangeté provoquée par les douleurs indomptées de ses personnages, douleurs qui sourdement continuent de les torturer, de les consumer.

Trajectoire et Mémoire

Dans cette exposition, Tin Cuadra nous offre, à travers sept séries photographiques, des morceaux choisis de son existence d’émigré chilien.
Après avoir présenté sa jeunesse au Chili, l'artiste évoque son exil en France et sa difficulté à y trouver de nouveaux ancrages, ses allers-retours entre son pays d'origine et son pays d'accueil, puis il termine cette trajectoire par la symbolisation saisissante de sa vie intérieure ou de celle de certains de ses compatriotes.
Pour marquer nos mémoires, il va nous surprendre par des textures, des cadrages et des mouvements photographiques très personnels... 
La première série de photographies nous présente le bonheur simple d'une famille aimante, centrée sur le petit «niño», le fils du frère de l'auteur. Mais ces instants de joie ordinaire prennent un relief très particulier lorsque nous apprenons que ce petit garçon est né dans un camp de prisonniers.
En effet, dehors, c'est la dictature, et seul le regard éteint de la grand-mère donnant le biberon au « niño » nous parle de malheur, d'inanité, de souffrance sourde. Et le regard du frère de l'artiste aussi, au moment où il s'apprête à quitter le Chili pour la France, avec son fils dans les bras.
 

 

 
La deuxième série se déroule au moment de l'arrivée de Tin Cuadra en France, plus précisément à Sèvres.
Il est exilé et profondément seul, comme nous le disent ses photos de l'époque.
Il commence par nous interpeller avec le cadrage hallucinant de l’œil vif et lucide d'un vieillard qui connait bien la vie et ses duretés. Puis il nous propose la composition d'un «tableau photographique» avec un mannequin de bois au visage lisse et anonyme assis à la façon du Penseur de Rodin au milieu d'une halle en décombres... Suivent plusieurs clichés de silhouettes, de foules anonymes, de bâtiments en béton aux masses écrasantes se répétant à l'infini et de bâtiments d'usine qui s'effondrent.
Cet ensemble d'éléments extérieurs assez sombres se fait-il l'écho d'un monde intérieur en déshérence ? 
 

 

 
Suivent quelques prises de vue dans des aéroports, elles aussi anonymes, à l'exception des moments où
des proches se retrouvent ou se séparent. Aller, venir, repartir et revenir encore, dans un mouvement régulier d'attirance puis de nécessaire détachement du Chili...

Dans sa troisième fresque photographique, Tin Cuadra nous amène dans un monde redevenu vivant. Nous sommes en 1998 et Pinochet a été arrêté. Nous assistons ici à des manifestations de liesse collective et de solidarité entre les peuples, mais aussi à la résurgence de larmes des proches de disparus dont ils portent en écriteau les portraits. 
 

 

 
Immédiatement après sa rencontre à Paris avec d'autres chiliens, l'artiste nous livre une série d'instantanés qu'il a pris au Chili .
Ces images nous parlent de la misère du peuple chilien dans son quotidien, tel cet homme usé qui sort de son cabanon constitué de planches mal assemblées qui lui sert de maison.
Parfois, le beau et l'insolite sont au rendez-vous, même au creux de la misère, comme par exemple cette photo improbable où nous devinons que le balayeur de rues s'est endormi dans sa carriole parce que ses deux pieds en dépassent, ou bien encore celle d' une autre personne, sans domicile, qui réunit tous ses pauvres biens matériels dans une ronde de sacs plastiques autour d'elle.
Tin cuadra sait aussi trouver le beau au sein-même de la matière.
Il crée ainsi un tableau d'une délicatesse infinie en photographiant l'ombre d'un arbrisseau sur un mur dont la peinture cloquée et fanée va se transformer en un ample feuillage pour cet hôte d'un instant. Le végétal et le minéral se fondent et se confondent grâce aux jeux de lumière pour créer alors un trompe-l'œil sublime.
Une autre œuvre remarquable s'impose de part sa texture qui en fait une «photographie-sculpture». Craquelure profonde dans un mur bleu vif, où des couches superposées de peinture rouge et de plâtre se dévoilent comme étant les bords d'une blessure béante. Mais nous pouvons aussi voir dans cette ouverture du mur la représentation d'une vulve d'où la vie peut à nouveau surgir. Ce «tableau- sculpture» nous éclate aux yeux du fait de son profond relief et de la vivacité extraordinaire de ses couleurs, où pulsion de mort et pulsion de vie sont intimement entrelacées.
Après ce choc de la réalité chilienne, nous sommes ramenés dans un monde de larmes en noir et blanc. Le photographe nous fait voir des salles remplies de portraits de disparus.
   

 

 

 
Puis il nous conduit jusqu' à Chacabuco, qui fut le plus grand camp de prisonniers politiques sous Pinochet, situé en plein désert d’Atacama. Les murs nus, à ciel ouvert, cadrés à la perfection, sont d'une beauté saisissante. La douceur des murs pastels barre déjà le souvenir des tortures subies dans ce camp. Avec le temps, les pierres s'effritent, les fenêtres tombent, les preuves de ce qui fût disparaissent, mais ces photographies en fixent la réminiscence, avant que tout ne redevienne poussière au cœur du désert d'Atacama. 
 

 

 
Dans une dernière série d’œuvres, Tin Cuadra nous invite à rencontrer ceux qui restent et qui doivent vivre.
Ici, le photographe nous montre que dans la tête et le corps des gens ayant subi la dictature, "ça" ne passe pas, "ça" ne s'écroule pas au fil du temps. Les attitudes corporelles des personnages photographiés expriment crainte, repli, et besoin de protéger les parties les plus fragiles de leur être.
D'autres portent des regards d'une tristesse infinie dont il semble qu'ils ne puissent revenir.
Certains glissent subrepticement dans la folie.
Des mains étreignent une gorge et glissent, s’immiscent dans plusieurs parties de ce qui n'est déjà plus un corps 
 

 
D'autres mains, à nouveau, harcèlent et musèlent une jeune femme qui ne peut plus crier.
Des flammes brûlent une gorge et traversent un visage.
Un faciès fou ouvre une bouche déformée par un rictus dont on ne sait s'il manifeste du rire ou des pleurs de douleur...puis ce visage se démultiplie et continue de rire-hurler jusqu'à la limite de la perte de soi.
L'exposition s'achève sur la splendeur du corps d'une jeune femme nue dont les veines bleuies peuvent être perçues comme autant de traces indélébiles de coups dont le corps se souvient, mais suggérant aussi l'idée de l'émergence d' une sève nouvelle chez les jeunes chiliens des générations actuelles et à venir.

Nicole Lefort

 

 

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