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Mois de la Photo 2004
Leurs Amériques Latines 
 
C’est une présence en pointillé, discrète,
en filigrane : celle de l’Amérique Latine,
au Mois de la Photo. Une série d’heureux hasards d’où surgissent des photographes
et leurs visions du continent. Aux visiteurs
de tisser ensuite un lien entre les expos
et de donner un sens à ces éclats d’Amérique Latine disséminés dans Paris.

On ne se rend pas par hasard à l’exposition « Amazonie révélée. Photographies d’explorations 1860-1914 ». Faut-il avoir soi-même canoté sur l’Amazone, être ethnographe ou se passionner pour la culture du caoutchouc ? Les reportages qui m’amènent depuis quelques années à découvrir les terres latino-américaines m’ont poussée à me retrouver face à ces clichés noirs et blancs venus d’un autre temps. Cette Amazonie révélée est saisissante : c’est celle de l’Amérique Latine aux veines ouvertes, celle des explorateurs aux « intentions scientifiques », celle des colons attirés par un nouvel El Dorado. L’Amérique Latine telle que l’a connue l’Europe depuis la Conquista.

        L’Amazonie surexposée 
        À la fin du XIXe siècle, Charles Kroehle et Georges Huebner ont par exemple passé trois ans dans le nord de l’Amazonie pour en rapporter des portraits de tribus méconnues ou en voie de disparition. Ils en ont ramené une incroyable série de portraits d’autochtones effrayés par l’appareil photo et dont la notice précise qu’on leur a distribué de nombreux cadeaux « pour les convaincre ». Quel regard les deux Allemands portaient-ils sur ces tribus qui vivaient au cœur de la forêt et quels rapports les indigènes entretenaient-ils avec les explorateurs ? Un cliché et sa légende lèvent un coin de voile : on y voit un expéditionnaire italien entouré d’Indiens conibas du Pérou qui finiront par l’assassiner puis brûler sa maison… 
        Les photos et les commentaires enthousiastes du célèbre naturaliste allemand von Humboldt laissent transparaître la fascination qu’exerce la nature vierge sur les explorateurs. Mais d’autres témoignages d’une grande valeur documentaire sur l’exploitation de forêt rappellent la culture du caoutchouc et la tragédie humaine (écologique ?) que fut la construction de la ligne de chemin de fer commerciale Madeira-Mamoré. Une sorte de canal de Panamá local où se succèderont 22 000 ouvriers dans des conditions effroyables de 1908 à 1912. Dans le viseur des explorateurs, l’Amazonie se révèle donc livrée aux pillages européens.

          Mémoire argentique
        Rappelons que le thème du Mois de la Photo est l’Histoire. C’est ce fil d’Ariane qui m’incite incite à passer de la photographie d’une Amazonie « primitive » à celle du Mexique du début du XXe siècle. L’exposition des Archives Casasola entrouvre alors la porte d’un siècle de révolutions sociales et politiques, à commencer par la révolution mexicaine. Le photographe Augustín Victor Casasola est le maillon d’une longue chaîne de la mémoire visuelle mexicaine. De 1900 à la fin des années trente, il fixe sur pellicule des moments cruciaux de l’histoire du Mexique et un témoignage unique sur la vie quotidienne. L’arrogance du régime de Porfirio Díaz, les conditions de travail de l’ouvrier mexicain, l’engagement révolutionnaire : le photo reporter Casasola travaille pour l’histoire avec un talent fou. Il immortalise, au centre d’une foule enthousiaste et floue, l’arrivée du leader révolutionnaire Madero sur un cheval blanc. En un cliché, la lutte des classes prend corps entre ce fier propriétaire terrien qui regarde l’objectif et ne voit pas, dans l’ombre et en retrait derrière un mur, le paysan au regard noir qui semble le guetter. 
        En réalisant des portraits historiques de Zapata ou Sandino, en gardant à tout jamais une trace de l’administration de la justice dans le Mexique de ce début de XXe siècle, Casasola s’inscrit dans une tradition de témoins impliqués, portés par (ou qui portent) les changements sociaux. Ce regard honnête, humain et juste est-il indispensable à la compréhension de ce que fut la réalité des peuples latino-américains ? Je suis tentée de le penser parce que c’est précisément cette « intention » du photographe (mais aussi du journaliste, de l’écrivain, de l’artiste) qui le guide, du choix des sujets jusqu’au cadrage, pour témoigner à sa façon d’une certaine réalité. 
        À l’échelle d’un pays, l’exposition consacrée à un siècle de photographie argentine rappelle aussi l’importance fondamentale des ces regards de photographes, subjectifs et indépendants, sur les périodes les plus controversées de l’histoire du pays. De la photo de groupe des militaires argentins aux regards noirs et arrogants (Eduardo Longoni, 1981) à la photo de classe noircie de commentaires sur la disparition des uns, l’exil des autres et la douleur de l’ensemble d’une génération (Brodsky), c’est toute la tragédie d’une nation qui est révélée. Une tragédie qui s’ancre aussi dans l’extrême pauvreté que, de l’aube du XXe siècle jusqu’au XXIe, les photographes argentins ont su rapporter.

          Autres souffles
       Mais ne dessinons pas de l’Amérique Latine un unique portrait correspondant aux aspirations qu’ont fait naître, en occident, les combats de ses peuples et les répressions qui ont suivi. Les expos du Mois de la Photo renvoient d’ailleurs à l’incroyable vitalité et richesse de la photographie du continent. Que penser par exemple du travail de Manuel Alvarez Bravo? Un critique écrivit à son propos : « Henri Cartier Bresson suspend la vie, Manuel Alvarez Bravo anime les natures mortes ». Quel parfait éclairage pour l’exposition de la Fondation Cartier ! De ses déambulations dans la quotidienneté, Manuel Alvarez Bravo rapporte des images poétiques, des scènes étranges, quasiment des icônes : dans une vitrine de magasin, un mannequin de bois recouvert d’une couverture pour cacher sa « nudité » ; ou encore cette tête de statue qui porte une écharpe. Et ces photos ont été prises à la même époque que celles de Casasola...
        De même, la très belle exposition sur l’Argentine rend hommage à deux femmes qui, très loin de la photographie « sociale », ont marqué de leur empreinte la photographie du pays. Le style d’Annemarie Heinrich, venue d’Allemagne, est très inspiré du cinéma avec des puissants accents expressionnistes : superbes portraits de starlettes au buste tronqué par un collier de fleur, couple vêtu de noir aux masques grimaçants. Grete Stern, elle, a réalisé l’inquiétante série « Sueños » : plongeant dans l’inconscient, elle s’est inspiré de rêves racontés par les lecteurs d’une revue pour réaliser des montages que Dali ne renierait pas. Cauchemardesques, ils créent le malaise ressenti par tous à l’évocation d’un rêve récurrent dont on ne parvient pas à se défaire.
        En parcourant ces expositions, je suis presque heureuse de découvrir que la photographie latino-américaine peut se « libérer » des attentes, souvent très politiques, qui la guettent au tournant. Peut-être, d’ailleurs, s’agit-il d’attentes très personnelles, mon approche journalistique du continent et la profonde empathie ressentie pour ses peuples en lutte ayant sans doute « réduit » mon champ de vision. La Bolivie des années 2000 est celle d’une misère incommensurable et de l’oppression sans fin des peuples indigènes : mais Flor Garduño doit-elle pour autant choisir la photo documentaire pour exprimer son identité, son histoire personnelle et celle de son peuple ? Dans la série « Gardiens du temps », consacrée aux indigènes de son pays, elle fuit le folklore coloré et le misérabilisme pour une vision poétique et presque irréelle de la vie, des mythes et de la cosmogonie des peuples précolombiens. Son dernier travail, réalisé en Amérique latine comme tous les autres, n’est fait que de nus et de natures mortes d’une très grande beauté… 
        L’intitulé de l’exposition consacrée à l’Argentine, « Visions d’un mythe », éclaire la diversité des photographies latino-américaines présentées au Mois de la Photo. Des clichés des explorateurs aux installations des artistes argentins des années 2000, une Amérique Latine indépendante et surprenante, mais toujours à la recherche de son identité, émerge sous nos yeux.

Raphaële Bail

Legendes des photos :
(dans l'ordre d'apparition des photos, de haut en bas)
 
Photos 1, 2, 3   Charles Kroehle
Photos 4, 5, 6   Agustín Victor Casasola
Photo 7   Protesta, D'Aminco 
Photo 8   Lestido
Photo 9   Grete Stern

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