Accueil
RevuePratiqueTechniqueTestsVitrines

Dossiers

Joël-Peter Witkin
« Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n'y a qu'une chose à faire : dépasser leurs attentes. »

Les idoles de Witkin ne sont pas celles que nous connaissons ou que nous reconnaissons. Elles sont pourtant les personnages centraux du théâtre de curiosités de l’artiste, véritable panthéon de créatures surnaturelles aux perversités tout à fait humaines.

Artiste controversé, Joël-Peter Witkin explore le monde des ténèbres, des morts et des mythes. Une femme cagoulée tient dans ses mains un ensemble de clous et deux pénis découpés, un chien blanc équipé d’un godemichet monte un eunuque soumis tenant une scie dans ses mains, un squelette humain pèse un pénis dans une balance, un visage, tranché en deux, reconstitue un baiser. Ces scènes, horribles et glauques, nous interpellent, nous rebutent..

Freaks
Jeune homme, Witkin fouille dans la presse les malheurs d’autrui et constitue une sorte de journal intime des horreurs quotidiennes. Les malheurs étranges des gens normaux l’intriguent : « Femme amputée de la jambe droite échange chaussures avec femme amputée de la jambe gauche, pointure 38. » Plus tard, il invite ces martyrs, ces « freaks » (monstres) – contorsionnistes, narcissiques, exhibitionnistes, anorexiques, transsexuels, nains, obèses, handicapés physiques ou mentaux, malades congénitaux, morts – à venir poser dans son studio pour être immortalisés dans des scénographies obscures et obscènes.
Si les photos de Witkin semblent excessives ou répugnantes malgré leur sophistication, elles n’en sont pas moins pourvues de sens et servent un propos, logique depuis ses débuts. Ces idoles malsaines, ces emblèmes de l’horreur sont des reflets de la complexité de la psyché humaine, étudiée via ses travers, ses refoulements, ses non-dits. 
 

La vie brutale
Witkin, qui raconte avoir eu très tôt une rencontre avec la mort en assistant, à Brooklyn, lorsqu’il était enfant, à un carambolage entre plusieurs voitures causant la mort d’une petite fille par décapitation, éprouve une réelle fascination et une réelle empathie pour tous ces estropiés, ces malformés, ces rebuts de la société. S’il les met en scène, Witkin ne se moque pas, ne s’amuse pas d’eux. Il n’y a pas de cynisme dans ces images. Il y a au contraire, des preuves d’affection et de tolérance. L’artiste met en scène la brutalité de la vie et son empreinte sur les corps.

Une forme de sanctification
Né en 1939 à New York, Witkin commence la photographie très tôt. Dès le lycée, il compose ses premiers tableaux. Il travaille ensuite comme technicien de laboratoire puis comme assistant studio. Lors de son service militaire, il est engagé comme assistant-photographe du médecin légiste. Il découvre ainsi la mise en scène de l’horreur.
Dès le début des années 1980, les mises en scène de Witkin choquent dans le milieu de l’art contemporain. Les corps démembrés, les personnages difformes ne sont pas du goût de tout le monde. Witkin s’en explique : « Goya et Bosch, mes héros suprêmes, se sont transcendés à travers leur travail. Leur esprit vit toujours dans leurs réalisations. C’est pour moi le véritable but de l’art, mais peu de gens l’ont atteint. Voilà pourquoi je pense que l’art n’est pas fait pour la distraction, ni pour l’amusement, même s’il peut contenir parfois une dimension amusante. L’artiste se doit d’être aussi pur qu’un saint, son rôle est de sublimer notre conscience. La création est comme un acte de purification, une forme de sanctification. » 

Arbus et Weegee
L’art de Witkin n’est semblable à aucun autre. Cependant, il n’est pas dénué d’une certaine filiation et l’artiste reconnait lui-même un lien entre ses images et celles de Weegee et Diane Arbus, tous deux photographes de rues new-yorkais. Muni d’une radio branchée sur la fréquence de la police, Weegee fonçait sur les lieux d’incendies, de meurtres, d’arrestations. Il fixait les images de la violence humaine et les livrait à la presse à scandales. Autour d’un cadavre retrouvé inanimé sur le sol, il photographie en plan large, incluant dans son cadre une meute de jeunes garçons, fascinés et excités par le spectacle de la mort. La mort, omniprésente dans les images de Weegee comme dans celles de Witkin, est un dénominateur commun des deux photographes.
Les affinités que Diane Arbus entretenait avec les nains, les transsexuels ou autres parias de la société des années 1960 ne sont pas sans rappeler celles de Witkin avec ses modèles. Pour Arbus, les « freaks » ne sont pas des êtres méprisables. Ce qui l’est, c’est le regard porté sur eux par la société.

Sorcier et alchimiste
Witkin est fasciné par les cadavres. Il leur prête une sorte de pouvoir magique qui leur est propre, permettant « d’agir pour la rédemption des âmes ». Leur mise en scène peut paraître choquante et l’artiste peut alors apparaître pour certains sous les traits d’un sorcier. Cependant, d’après les témoignages des médecins et policiers qui lui ont permis de manipuler ces corps, c’est toujours avec respect et sensibilité que l’artiste a travaillé. « Je sais que le fondement de tout mon travail repose sur le désespoir de l’âme. Mes bienfaiteurs photographiques sont morts. Je vis pour créer des images représentant la lutte pour la rédemption des âmes. »

S’il est sorcier, Witkin est aussi alchimiste. Technicien émérite de laboratoire, il n’oublie jamais « l’objet » photographique : le film. Ses photos sont des corps qu’il manipule comme ses sujets. Les films sont grattés avec des pointes, rayés avec des lames de rasoirs, découpés avec des ciseaux. Ils sont trempés dans du lait, du miel, du thé. Ils massèrent des fois de longs moments avant d’être tirés. Le tirage aussi est travaillé à l’extrême. Chaque photo est unique. Rejoignant l’esprit pictorialiste de la fin du xixe siècle, Witkin conçoit ses œuvres comme des tableaux. Ses personnages sont des idoles, des prophètes, des dieux. Les références à l’art religieux sont nombreuses dans ses images. Les icônes de l’art catholique, tel Jésus ou saint Sébastien sont souvent représentées. Art païen ou hérétique, poétique et baroque, voyeuriste ou intime, le travail de Witkin pousse à une réflexion introspective brutale et forcée.

Jórdi Gourbeix

 

Les œuvres de Joël-Peter Witkin sont exposées jusqu’au 19 juin 2010 à la galerie Beaudoin Lebon, 38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, 75 004 Paris.
www.baudoin-lebon.com

.:. Haut