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Photoquai 2009

Grâce à une sélection de photographes surprenants et authentiques, c’est à une véritable exploration que se livrent les visiteurs de l’exposition. Les 200 tirages révélés quai Branly deviennent un imaginaire poignant dans la découverte d’un monde aux multiples regards…
 

Photoquai : une biennale consacrée à la photographie non occidentale
Photoquai est une biennale créée en 2007 par le musée du quai Branly. Consacrée à la photographie contemporaine non occidentale, elle met en valeur des artistes dont l’œuvre est inédite ou peu connue en Europe. Les orientations artistiques de Photoquai poursuivent la politique mise en place dans l’enceinte du musée, notamment celle de réserver, à côté des collections anciennes, une place significative à l’art contemporain. « Né du refus d’une conception aristocratique des savoirs instaurant une hiérarchie des peuples et des arts, le musée récuse l’idée que le terme d’art extra-européen désigne un état primitif ou « premier » de la création artistique. Il continue ainsi à célébrer la vitalité de la production contemporaine dans les pays d’origine de ses collections. »1
De la même manière, l’accent est mis sur les zones géoculturelles auxquelles s’intéresse le musée du quai Branly : Afrique, Asie, Océanie et Amériques… Le temps de quelques semaines, la photographie vient donc renforcer le dispositif artistique mis au service du dialogue interculturel. En nous éloignant du regard occidental du monde et de ses valeurs ; en nous faisant voir leur monde de l’intérieur ; en nous proposant d’autres images de la modernité, Photoquai se donne l’objectif de susciter des échanges et des regards croisés sur le monde d’aujourd’hui.

Le dispositif de Photoquai
Cette biennale à la géographie variable étend ses ramifications un peu partout dans la capitale. En 2009, l’exposition extérieure, véritable colonne vertébrale de l’évènement est située en face du musée du quai Branly.
Avec ce choix de l’extériorité et de la gratuité, cette biennale des images du monde se veut une manifestation populaire et accessible à tous. Ce qui ne l’empêche pas de s’adresser aussi aux amateurs avertis et aux professionnels. Car sa sélection, pointue, s’attache davantage à la révélation de photographes talentueux qu’à l’hommage ou la consécration d’artistes reconnus.
Une dizaine d’autres lieux, institutions parisiennes de renom et partenaires du festival, accueillent les manifestations artistiques de Photoquai
2. La biennale se déploie ainsi au musée du quai Branly, qui met à l’honneur 165 ans de photographie iranienne, ainsi qu’une sélection de portraits issus de sa collection photographique.
L’ambassade d’Australie présente l’exposition Phantasia, qui donne un aperçu enrichissant de l’art contemporain australien et de son imaginaire. Le site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France propose une rétrospective de l’œuvre du photographe anglais Michael Kenna.
De son côté, le Centre culturel canadien revient avec Unmasking : Arthur Renwick, Adrian Stimson, Jeff Thomas sur les tirages de trois artistes exposés sur les quais. Le visiteur de Photoquai pourra aussi s’intéresser à l’œuvre de l’artiste iranienne Shadi Ghadirian à la Galerie Baudoin Lebon, aux travaux de Norton Maza, Pablo Hare, Alejandra Laviada et Cinthia Marcelle à la Galerie Bendana-Pinel, et à ceux d’Apichatpong Weerasethakul au musée d’Art moderne. Enfin, pour des expositions plus thématiques, on aura le choix entre les projets de photographie mexicaine contemporaine de l’Instituto Cultural de México, les Regards de photographes japonais sur le monde à la Maison de la culture du Japon à Paris, et 30 ans de photographie documentaire iranienne (1979-2009) à la Monnaie de Paris.
 


Daniela Edburg Mexique

Iran Gohar Dashti,Iran


Enfin, Photoquai diversifie les moyens d’appréhender la photographie en associant à ses expositions d’autres types d’évènements : rencontres avec les photographes et commissaires de la biennale, soirée spéciale consacrée à la photographie iranienne, vendredis débats autour de thèmes transversaux à la pratique photographique, partenariats avec des écoles de photographie et d’architecture… Car la vision nouvelle du monde non occidental, loin des clichés exotiques et de l’exploitation racoleuse des scènes de guerre ou de misère, passe par la visualisation de toutes les images (papier, numérique, vidéo…) et par l’utilisation de tous les médias, afin de confronter notre souvenir à la réalité nouvelle.

L’exposition extérieure
Sans thème prédéfini (les organisateurs voulant éviter qu’un carcan nuise à l’entreprise de révélation de l’exposition), Photoquai présente les œuvres de 50 photographes contemporains du monde entier : Chine, Afrique du Sud, Hawaii, Algérie, Inde, Mexique, Corée, Pérou, Nigéria, Madagascar, Japon, Argentine, Arménie…

Malgré le nombre et la diversité des photographes exposés, un fil rouge sous-tend les choix de cette sélection. Pour Anahita Ghabaian Etehadieh, directrice artistique de Photoquai 2009, « les images présentées sur les quais expriment ce qui ne peut être capté que par ce medium spécifique [qu’est la photographie] : l'instant présent. Les images retenues racontent toutes une histoire de la réalité sociale ou individuelle vécue dans un pays. Elles permettent à celui qui les regarde de voyager ailleurs, mais pas n'importe où : les images sont liées à un lieu précis, à une société, à une sensibilité qui les ont vues naître. Toutes, elles livrent aussi une autre vision de la modernité, subtile, profonde - comme lorsqu’une société doit avancer sous le voile. » La conséquence de la mise en regard de l’instant présent, c’est le lien très fort qui unit les images choisies à l’actualité, même si la sélection se veut aussi poétique. Trois thèmes se dégagent plus particulièrement : l’environnement, la guerre et la violence, et la question de l’identité.

La scénographie, habile, suscite par elle-même un jeu de regards permanent. Le visiteur, d’abord attiré par les plus grandes images, rebondit sur les petites, lit ici un texte, mais s’aperçoit que les photos concernées se trouvent plus loin et oscille, curieux, de cliché en cliché, du photojournalisme à la photo d’art ou de cinéma. Pour chacun des photographes en effet, seules quelques œuvres ont été retenues (il y a au total 200 images pour 50 photographes). Dans la logique de révélation de Photoquai, c’est pour le spectateur autant de découvertes.
Les photographies ont été directement imprimées sur de grands blocs à trois ou quatre côtés. C’est ainsi que des images d’un autre artiste captent le regard, que des textes renvoient à un autre bloc, que la couleur et le noir et blanc s’appellent et se répondent. Loin d’être perdu, le visiteur jouit de cette promenade intuitive et papillonne à son gré de bloc en bloc. Ce désordre organisé conditionne le parcours par une succession de rythmes et de respirations, ou l’amateur joue à retrouver les photos tout en faisant l’effort (physique) de la recherche (il tourne autour des blocs), métaphore de celui de l'acte photographique.
  

Sanan Aleskerov, Azerbaïdjan


Sanan Aleskerov sur les quais
Sanan Aleskerov est né le 10 janvier 1956 à Bakou, en Azerbaïdjan. Après l’obtention de son diplôme à la faculté de journalisme de l’université d’Etat de Bakou en 1982, il a mené en Azerbaïdjan des activités dans tous les aspects de la photographie en présidant le club de photographie Khazar et le comité artistique de l’Union des photographes d’Azerbaïdjan. Il est membre de Labyrinth, un groupe d’artistes visuels d’Azerbaïdjan, et est professeur de photographie. Son travail, un voyage personnel en quête d’une image de la routine, a été présenté dans de nombreuses expositions.

 


Sanan Aleskerov s’intéresse aux choses les plus quelconques : non pas aux grands évènements, mais aux petits faits, insaisissables et inexpliqués. 
Cela n’empêche pourtant pas le photographe de se concentrer sur les thématiques qui lui sont chères. Dans Départ, ville morte, qui montre, de dos, un homme montant une volée de marches, on retrouve certains des grands sujets de l’auteur. La représentation de sa ville, Bakou, mêle habilement les influences historiques de l’Azerbaïdjan. La partie droite du tirage, avec ce gros bloc rectangulaire, fait écho à l’architecture soviétique, et la décrépitude des murs rappelle peut-être la période d’occupation, proche et douloureuse. La partie gauche, en revanche, avec son escalier en pierre, résonne d’une tradition plus ancienne, où les cultures arabe, perse, ottomane… ont modelé les constructions de la vieille ville fortifiée. L’homme de la photo, coincé entre l’est et l’ouest, cherche son chemin, à moins qu’il ne jouisse de la richesse azérie, bâtie sur ce mélange des civilisations. L’impression de solitude demeure, renforcée par l’éloignement du sujet et le travail sur les ombres qui l’entourent, eu égard aux zones luminescentes du haut et du bas de l’image, ainsi que par l’impression d’écrasement produite par un angle de vue qui « casse » la perspective de l’escalier. On pense inévitablement à une forme d’autoportrait de celui qui dit se sentir moins seul lorsqu’il partage ses photos avec nous.

Car s’il y a bien une chose qui définit Sanan Aleskerov, c’est son appartenance au peuple azéri. Presque toutes les images de l’artiste sont prises à Bakou, ou en Azerbaïdjan.
Non qu’il ne veuille pas photographier d’autres lieux, d’autres gens, mais son désir s’oriente sans cesse vers les siens. Pour garder l’authenticité de ses tirages, il se tourne à l’intérieur de lui-même, à la recherche de ses origines, dans les murailles de sa ville. Ses œuvres, comme ici l’Homme-machine, zone pétrolière, se situent souvent entre le documentaire et la création artistique.
Le caractère poétique du cliché (dans le mouvement donné au personnage, mais surtout dans la création d’un être fantastique) n’empêche pas la délivrance d’un message politique fort. Tout dans la photographie accentue le rôle de la machine au détriment de l’homme : la place occupée, la netteté de l’une et le flou de l’autre, le travail accompli sur les noirs au développement, luisants d’activité mécanique, ou le détail des pièces de la machine en comparaison d’un arrière-plan noyé par la luminosité des blancs et des gris. Dans le mouvement de l’image, l’homme semble un appendice de la rutilante mécanique, un peu à la traîne et en moins bon état.

La place de l’homme dans son environnement est l’une des problématiques essentielles de l’œuvre de Sanan Aleskerov. Celle de l’homme dans son rapport à la machine donc, mais aussi à la nature et à ses espaces. Dans ses photos prises dans la zone pétrolière de Balakhani (dans la région du Dagestan), ou sur ce cliché intitulé Départ, on retrouve des paysages défigurés par l’homme, notamment en raison de l’exploitation intensive de pétrole dès le début du XXe siècle en Azerbaïdjan. Mais ce qui pourrait devenir une vision apocalyptique du monde est compensée chez l’artiste par la présence de l’humain. Ce qui intéresse Sanan Aleskerov, ce sont les interrelations entre les individus, ou entre l’individu et son environnement. Départ vient rappeler toute l’horreur d’une nature que l’humanité possède brutalement : multiplication et symétrie des constructions, terre rendue stérile, panaches de fumée si denses qu’on ne les distingue plus des nuages. Et cependant, grâce à la présence de l’homme allongé, comme en méditation, et des reflets du ciel, l’image est extraordinairement poétique, presque onirique. Comme si cet Azéri venait rêver au bord d’un lac…

Florent de Arriba

1Stéphane Martin, président du musée du quai Branly.
2Pour accéder au portail de présentation de l’ensemble des expositions de Photoquai, www.photoquai.fr/fr/expositions.html.

165 ans de photographie iranienne (pop-up)



 

 

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