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 Mois de la Photo 2006 
Roman Vishniac
Un monde disparu

Au musée d'art et d'histoire du judaïsme est présentée, jusqu'au 
25 février, une des plus belles et des plus poignantes exposition du mois de la photo 2006. 70 images, noir & blanc, des communautés juives d'Europe centrale, réalisées entre 1935 et 1939.

En pénétrant dans le musée d'art et d'histoire du judaïsme, situé en plein cœur de Paris, dans un des plus anciens quartiers, on sent que ce lieu est avant tout un lieu de mémoire. Les visiteurs, en traversant un par un le sas de sécurité, peuvent apprécier dès leur arrivée l'aspect solennel de l'endroit. A l'accueil, on remarque tout de suite sur ma carte d'étudiant, le lieu de ma naissance, Pithiviers*. Le sursaut de mon interlocuteur à la lecture de ce nom me rappelle la présence extrêmement vive du drame dans les mémoires. L'exposition qui suit est là pour le confirmer. 

Le "Yiddishland"
Scientifique de formation, Roman Vishniac, né en Russie en 1897, est depuis son enfance amateur de photographie. En 1920, sa famille fuit la Russie, victime des persécutions faites aux juifs suite à la révolution d'Octobre, et s'installe à Berlin. En 1933, alors qu'Hitler accède au pouvoir en Allemagne et que le sentiment antisémite devient de plus en plus présent en occident, Vishniac, armé de son appareil photo et de son matériel de développement, se lance dans un périple en Europe centrale, le "yiddishland", traversant la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Entre 1935 et 1939, il réalise, le plus souvent au péril de sa vie, plus de 16000 clichés. Il n'en reste aujourd'hui que 2000.

L'absolue nécessité
"Je n'ai pas pu sauver mon peuple, j'ai seulement sauvé son souvenir. Pourquoi ai-je fait cela ? Un appareil photo caché pour rappeler comment vivait un peuple qui ne souhaitait pas être fixé sur la pellicule peut vous paraître étrange. Etait-ce de la folie que de franchir sans cesse des frontières en risquant chaque jour ma vie ? Quelle que soit la question, ma réponse reste la même : il fallait le faire. Je sentais que le monde allait être happé par l'ombre démente du nazisme et qu'il en résulterait l'anéantissement d'un peuple dont aucun porte-parole ne rappellerait le tourment. Je savais qu'il était de mon devoir de faire en sorte que ce monde disparu ne disparaisse pas complètement".
L' attention de Vishniac pour son peuple se lit dans ses images. On voit dans ses portraits et scènes, pris la plupart du temps en "caméra caché", l'urgence de la situation, la nécessité absolue d'être le témoin de ce qui se prépare, comme s'il savait ce qui allait se passer. Profondément humaniste, le regard de Vishniac est empreint de compassion et d'admiration pour ces êtres dont il a pressenti, puis vécu, la disparition.

Le contexte et l'histoire
Vishniac ne cesse de photographier, tout et tout le monde. Mais il écrit aussi, il décrit. Chacune des images de l'exposition est accompagnée d'un petit texte, d'une légende assez conséquente, décrivant la scène avec précision, en soulignant les détails, le contexte. Les mots, en venant se joindre aux images, décrivent le hors champ, l'histoire, l'anecdote. L'exposition, alors, se visite dans un aller-retour permanent entre les photographies et les cartels. Sous la photo du cocher qui emmena Vishniac dans un partie de son périple, on apprend l'histoire du vieil homme, de sa peine à survivre, ses rancoeurs.
Mais les cartels sont plus que des légendes. Ils ne se contentent pas d'expliquer ce qui il y a sur les images. Ils les resituent, les positionnent dans un contexte, une histoire, et rappellent qu'en dehors des images il existe une autre mémoire, orale et écrite, sur l'horreur des années 40.

"Ca a été"
Les documents sur ce qu'était le monde juif avant 1940 sont rares. Les images du Yiddishland, des coutumes et rites du peuple juifs réalisées par Vishniac sont un témoignage précieux. Publiées pour la première fois en 1947, ces photos ont tout de suite eu une importance capitale pour la mémoire collective.
Dans l'histoire contemporaine des images, la tentation de dire que la réalité de l'événement peut être contestable est une théorie de plus en plus courante, la remise en cause du "ça a été" de Barthes faisant aujourd'hui école.
Que dire alors des images de Vishniac, si elles ne sont pas, justement, le témoignage de ce "qu'a été" le monde juif en europe?
Entre œuvre et document, ces images sont l'exemple parfait du pouvoir, unique et propre à la photographie, d'être réalité et écriture, d'être la preuve comme l'a voulu Roman Vishniac, que la vie et la beauté étaient la avant la mort.                                                  
                                                          Jórdi Gourbeix


Musée d'art et d'histoire du Judaïsme
71 rue du Temple
75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 53

Métro :
Rambuteau, Hôtel de ville
Horaires d'ouverture :
Lundi au Vendredi de 11 h à 18 h
Le dimanche de 10 h à 18 h
(fermeture des caisses à 17 h 15)

Exposition présentée jusqu'au 25 Février 2007

www.mahj.org 

* Le camp de transit de Pithiviers était situé à Pithiviers  (à environ 50 km au sud de Paris) dans le département du Loiret. Six convois partirent de Pithiviers transportant 6079 Juifs vers Auschwitz.

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