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Un reportage amateur du XIXe
Hyppolite Blancard
et la Commune de Paris

Présentées à la bibliothèque historique de la villede Paris, les images de la commune de Paris ont été l'un des points forts du mois de la photo 2006. L'exposition, pensée dans une chronologie historique, faisait la part belle aux images, en particulier celles d'Hyppolyte Blancard, photographe indépendant.

La Commune de Paris est le premier exemple d'événement d'envergure photographié en France. Quand, au printemps 1871, le peuple de la capitale refuse de capituler devant l’armée prussienne et se révolte contre le gouvernement de Thiers, les photographes parisiens descendent dans la rue pour fixer cet affrontement populaire. C'est sur ce pan de l'histoire de France, et de l'histoire de la photographie, que la Bibliothèque de la Ville de Paris a choisi revenir à l’occasion du Mois de la Photographie 2006. L’exposition s’est attachée à mettre en lumière un fonds de 500 prises de vues stéréoscopiques « inédites » de cette périodes réalisées par Hyppolite Blancard.

Un photographe inconnu
Mais qui est Hyppolite Blancard, cet illustre inconnu ? Ses photographies apparaissent comme extrêmement modernes au regard des représentations photographiques connues de la Commune, réalisées notamment par Bruno Braquehais, Auguste-Hippolyte Collard, Alphonse Liébert ou Eugène Disdéri. Une originalité qui tient en grande partie au statut de l’auteur: Hyppolite Blancard est pharmacien, et non photographe. C’est un amateur passionné et éclairé qui descend dans les rues de Paris durant la Commune, sans aucune pratique professionnelle. C'est un amateur, et son rapport à l'image photographique est donc étranger à tout formalisme. Quand Bruno Braquehais opte pour des plans rapprochés et s'attachent aux gens, quand Alphonse Collard, photographe officiel des Ponts et Chaussées, n’intègre l’homme que pour donner la mesure de l’architecture, ce passionné de photographie est dégagé de tout point de vue formaté. Une absence de formalisme, et non de technique, donne à Hyppolite Blancard une liberté dans le choix de sujets et la composition l'image. On ne trouve d’ailleurs pas dans ce corpus ce qui caractérise les représentations de la commune: point de barricades à outrance ou de reportage sur l’abattage de la colonne Vendôme, l’événement le plus photographié de la Commune. Le pharmacien tourne son objectif vers ce qui, justement, n’est pas spectaculaire. Il s'intéresse à la vie du tout Paris, au quotidien de ces gens enfermés, comme lui, dans la capitale. Car, au cœur même du conflit, tout n'est pas représentation et poses devant les barricades, cet "accessoire à portraits" dont se moque le photographe Maxime Du Camp.


Humour et anecdote
Les images de Blancard témoignent avec poésie d’une vie qui tente de trouver sa place dans un univers bouleversé. Ainsi cette vue du café d'Elcombe, comme coupée en deux par ce pan de mur écroulé, où deux réalités semblent se juxtaposer. A droite, c'est la guerre, un immeuble détruit, dont il reste seulement un mur. À gauche, c'est la vie quotidienne, les gens sont attablés à la terrasse d'un café, comme si de rien n'était. Et cette enseigne qui propose de la bière de Munich dans une capitale sous le feu des Prussiens. Dans les compositions d’Hyppolite Blancard, l’humour et l’anecdote sont au rendez-vous avec l'Histoire. C’est ce qui fait le charme de ses images où, grâce à ces cadrages à hauteur d'homme sans recherche d'effet dramatique, le visiteur trouve sa place et se balade dans le Paris de la Commune.

 



Ruines
On peut s'étonner alors qu'une grande partie de l'exposition soit consacrée aux "Ruines", à des bâtiments détruits et vides de toute âme. Car le photographe qui parcourait Paris et ses environs après la Commune passe de zones sinistrée en zones épargnées. Quel est donc cet attrait pour la "ruine", commun à Blancard et aux autres photographes, qui les conduits à radicaliser le spectacle? Il faut tout d'abord rappeler que la prédominance de ce type de représentations après la Commune de Paris s'explique en partie par le fait que, très rapidement, la censure autorise seulement la diffusion de vues "purement artistiques des incendies ou des ruines de Paris". Un choix "artistique" mais surtout politique, puisqu'il va dans le sens d'un gommage de l'Histoire: le pouvoir en place souhaite faire disparaître de la mémoire nationale cet épisode de la Commune. Cependant, Hyppolite Blancard n'est pas un photographe professionnel, et n'est donc pas soumis à la censure. Sa fascination pour les ruines de Paris trouve donc sa source, non dans une nécessité commerciale, mais bien dans attrait esthétique. Car ces ruines construisent la fiction d'un monstre échoué, cadavre d'une capitale dont les ruines monumentales évoquent parfois l'Antiquité.

 


Le paysage émietté
Des ruines qui, paradoxalement, attirèrent immédiatement les visiteurs, Français ou étrangers. Dans un guide pratique de l'époque on peut lire " Une merveille nous y attend [dans rue de Rivoli]. Le ministère des finances qui n’avait jamais été qu’un monument médiocre est devenu une ruine superbe. Le feu est un ouvrier de génie. De cette masse uniforme, géométrique, insolemment régulière, il a fait un édifice mouvementé, décoratif, intéressant." De ses bâtiments esthétiquement "amélioré" par les flammes, Baudelaire ou Gauthier en feront l'éloge. Et bien qu'ils ne puissent capter la singulière beauté des couleurs de ces façades brûlées, pas un seul photographe de la Commune ne semble avoir résisté à la tentation de la ruine, Blancard y compris. Mais, là encore, l'amateur souligne la dimension humaine de ce paysage écrasé, émietté, éclaté. Une silhouette s'installe au milieu du terrain nu de la Porte Maillot, des gentlemans en chapeaux haut de forme visitent le château de Saint Cloud ou se baladent devant ce qui fut le théâtre de la Porte Saint Martin. La ruine appartient à la ville, elle est sa blessure quotidienne.
On ne peut nier à cet amateur de la première heure, un véritable talent d' "artiste". D'image en image, le visiteur suit à travers Paris et ses abords ce pharmacien curieux de ses contemporains qui, tout en s'arrêtant parfois sur les marques de la guerre, tourne le plus souvent son regard vers ce qui fait la vie de tous les jours, malgré tout. Hyppolite Blancard saisit ainsi ces histoires qui font l'Histoire.

 Raphaële Bertho

 « Regard d’un parisien sur la Commune,Photographies inédites de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. »

Du 8 novembre 2006 au 4 février 2007
Tous les jours de 11h à 19h sauf le mardi.


 

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