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Sebastião Salgado,

globe-trotter en noir et blanc


Territoires et vies
,
l’exposition de la Bibliothèque nationale de France (BnF)
rend hommage au grand photographe brésilien qui aujourd’hui délaisse la vie
des hommes pour celle de la nature.

Commençons par la fin, c’est-à-dire le début de l’exposition. Six photos en noir et blanc d’une nature luxuriante, volcanique, vierge de toute présence humaine, sont accrochées dans la première pièce. Sur celles-ci, on aperçoit aussi, des animaux (non d’hommestiques aurait écrit Jacques Lacan) aux formes préhistoriques — une queue de baleine, une patte d’iguane, des otaries sur les récifs des Galapados… Ces vues appartiennent à Genesis, le dernier projet en cours de Sebastião Salgado et font fi de ce qui constitua jusqu’alors le succès de ce photographe brésilien. À savoir : sa capacité à saisir, sur les cinq continents, avec son 35 mm, l’humanité au travail. Simple déplacement de focale ou abandon du projet initial : le reste des autres photographies sélectionnées par la Bnf (136 au total) rappelle le parcours, depuis trente ans, de l’un des derniers photographes humanistes. 

 

Un souci pédagogique
Difficile de rester insensible face aux clichés de Sebastiao Salgado. Une femme, en Inde, entièrement voilée portant de lourdes pierres sur un chantier ; un bébé nu sur le dos d’un homme épuisé poussant une charrette dans un paysage industriel ; un enfant noir squelettique marchant seul dans le désert ; des milliers de corps humains indistincts gravissant les galeries d’une mine d’or à ciel ouvert au Brésil ; des pompiers du feu exténués recouverts de pétrole au Koweït ; des centaines de paysans en colère envahissant une hacienda… Ses photos « parlent d’elles-mêmes ». Dans un souci pédagogique, Salgado leur ajoute des légendes. Ces dernières dévoilent le système économique et politique dans lequel s’inscrivent ses photographies. Ainsi lit-on que le sol sur lequel marche l’enfant famélique est le lac Faguibin à sec qui fut l’une des régions les plus fertiles du Mali au XIXe siècle, ou que les paysans en colère font partie du mouvement des« sans-terre » au Brésil qui luttait pour la redistribution des terres détenus par les seuls grands propriétaires terriens. Son appareil photo et sa formation d’économiste (avant d’être photographe pour les agences Gamma, Magnum, et Amazonas Images, il fut économiste) lui servent d’armes pour dénoncer les méfaits de la mondialisation économique, l’injustice et la souffrance humaines.

Le refus de la singularité

Pourtant Sebastião Salgado préfère photographier de grandes fresques humaines plutôt que des portraits, comme s’il refusait la singularité propre de ses sujets photographiés. De plus l’emploi constant du noir et blanc théâtralise le quotidien et accroît le caractère tragique de l’événement. La compassion a remplacé l’intime dans ses photoreportages sur la famine au Soudan, le programme de vaccination en Somalie, les camps de réfugiés au Rwanda… Ses photos deviennent alors tableaux à accrocher dans des musées, reportages à imprimer sur le papier glacé des newsmagazines, ou publicités illustrant les campagnes pour des actions humanitaires. Reste cette piqûre de rappel (le punctum dont parle Roland Barthes) qui se fiche, parfois, à l’intérieur du cadre. Dans le regard de cet enfant dans une rue de Kaboul en ruine, ou d’un autre dans les montagnes andines : des yeux qui n’implorent pas, qui ne font pas pitié, qui surprennent le photographe en regardant — joueurs — l’objectif. Mais cela est bien rare, et à jamais absent du dernier projet Genesis.

 

• L’exposition Territoires et vies se tient jusqu’au 15 janvier 2006 à la Bibliothèque nationale de France- site Richelieu. 58, rue de Richelieu. 75002 Paris.
• Sebastião Salgado. Territoires et vies. (Sous la direction d’Anne Biroleau et Dominique Versavel). Ed de la BnF, 2005. Prix : 38 €

 

Emmanuel Caron

Légende
Ethiopie, 1985
Après une nuit de marche, au petit matin, les réfugiés se cachent sous les arbres pour échapper à la surveillance des avions éthiopiens. Le gouvernement veut éviter que la population du Tigré passe au Soudan.
© Sebastiâo Salgado/ Amazonas Images

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