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 Mois de la Photo 2004 
Certains regards

Dans les méandres du Mois
de la Photo 2004, à  la recherche de « photographes auteurs », témoins de leur temps…

Un programme. Plus de 70 expositions. Des classi-fications : « plasticiens », « incontournables » ou « découvertes ». Dans ce foisonnement, je cherche les images proches de ma sensibilité. Les photos de reportage nourries d’une intention honnête, d’un regard profondément humain et lucide sur notre époque. Ces photos qui, comme le dit Stanley Greene, « couvrent la condition humaine ».

           
L’indicible exposé 
       Les commentaires de la presse me guident vers l’exposition de Guillaume Herbaut, membre fondateur de l’Oeil Public. « Depuis trois ans, Herbaut photographie Auschwitz, Tchernobyl ou Shkodra en Albanie, et transforme ses reportages en images témoins d’une réalité indicible » écrit Beaux Arts magazine. Dans une grande salle à la lumière crue de l’Ecole Spéciale d’Architecture de Paris, sur des murs noirs, les photos de Guillaume Herbaut captent l’effroi, la douleur, le malaise et l’horreur sans jamais recourir à l’explicite. Comment peut-il en être autrement puisque les corps entassés d’Auschwitz ont disparu depuis longtemps, puisque l’explosion de la centrale de Tchernobyl est depuis longtemps maîtrisée ?

La force des photos naît précisément de l’association de l’écrasante évidence historique qui les entoure aux éléments très concrets mis en scène dans des photos aux couleurs vives, presque acidulées. Des portraits à la composition en apparence très simple, comme cette jeune trisomique ukrainienne vêtue de jaune esquissant un sourire dans une grande pièce aux murs verts. Le cauchemar de Slavoutitch, ville empoisonnée par la centrale de Tchernobyl, apparaît ainsi dans un paysage de nature triste habité par une petite fille juchée sur un mur en béton éventré. Un texte introduit chaque série de photos. Informatif, factuel, il place néanmoins clairement les intentions du photographe. Exemple : avant la seconde guerre mondiale, la ville d’Auschwitz comptait 17 000 habitants dont 7 000 juifs. Seuls 70 ont survécu. Puis les image de Guillaume Herbaut ouvrent sur une ville revenue à la normale : Auschwitz qui s’amuse et accueille les touristes, mais où un terrible malaise affleure dans certains détails (les corps dans la piscine…), où l’horreur pèse et l’antisémitisme persiste. À Shkodra, ville albanaise ensanglantée par une vendetta ancestrale, le parti pris reste le même. Pas d’horreur visuelle, pas de scène de règlement de compte prise sur le vif. Guillaume Herbaut convoque une violence invisible dans des images qu’on imagine patiemment construites.

Une femme tout en noir tient fermement un couteau avec, en fond, un rideau presque fuchsia. Contraste mortifère. Quelques clichés plus loin, une petite fille dont la famille est prise dans l’engrenage de la vendetta, tient également un couteau avec moins d’assurance, adossée à un mur bleu. 
        Sensible à l’indicible capté par Guillaume Herbaut, je découvre, comme en écho, l’exposition « Témoin S21 » de Dominique Mérigard. Là aussi, l’horreur appartient au passé, celui du génocide cambodgien. Le photographe est parti sur les traces de la tragédie cambodgienne en visitant le Musée du génocide, situé dans l’ancien camp S21. Aux murs, des photos prises par les Khmers rouges des prisonniers du camp (souvent condamnés à mort). « Elles posent la question de la position morale du photographe et de l’acte photographique » écrit Dominique Mérigard qui a réalisé un travail de mémoire en noir et blanc combinant la « rigueur du non spectaculaire et le témoignage juste ». En mettant côte à côte des photos prises à l’époque avec celles des survivants d’aujourd’hui, l’exposition confronte deux intentions, deux implications radicalement différentes de l’acte de photographier. Une question surgit alors : si l’image du témoin d’aujourd’hui n’est pas accompagnée  d’un discours, qu’est-ce qui la

différencie de celle du bourreau d’hier ? Les experts en photo trouveront sans doute la question ridicule, elle met néanmoins en valeur cette fameuse nécessité de photographier, le « pourquoi » qui se loge dans chaque photo.
 
        Dans le mille 
        « Jamais le texte n’a pris autant d’importance dans un monde où la démultiplication des images induit un effet de brouillage. […] Contre le règne des icônes, une nouvelle grammaire de la photographie est à inventer » affirme Natacha Wolinski, productrice de l’émission Mat ou brillant à France Culture. Cette phrase, lue juste avant de pousser la porte de la galerie Fait et Cause, trouva de multiples correspondances dans le travail exposé de Gilles Peress. Cette figure incontournable de l’agence Magnum prend lui aussi le tend d’expliciter son immense projet débuté à la fin des années quatre-vingt : « Haines » est une exploration de la violence des frères ennemis, ceux d’Irlande, de Bosnie et du Rwanda.

Le projet évolua, « intégrant une série de livres, d’expositions et de vidéos, tous voulant montrer l’émergence universelle de cette dérive morbide », clarifie Gilles Peress. Ainsi, le photographe témoigne des déchirures des guerres civiles : « la montée de l’intolérance et le combat pour des sociétés multiculturelles » ajoute-t-il. À contre-pied d’un Guillaume Herbaut, Gilles Peress photographie souvent « dans le mille » : manifestations violentes, charniers, corps mutilés. Certaines de ces images ont fait le tour du monde, comme ce jeune Rwandais au visage mutilé par les coups de machettes. Le témoignage est celui d’un reporter de guerre, au plus proche de l’enfer vécu par les populations. Autour de l’action, Gilles Peress capture aussi la vie quotidienne, toujours baignée dans un contexte où plane la mort. En Irlande, des enfants jouent dans la rues, certains couchés par terre… Et, l’espace d’une demi seconde, ils rappellent les morts tombés au combat. Pour Gilles Peress, « Haines » est à la croisée du journalisme, de l’art et de la documentation sociale et pourtant, bêtement attachée à la rigueur journalistique, je regrette… le manque de légendes, de textes plus explicatifs. Qui sont les militaires photographiés en Bosnie ? Qui enterre-t-on en Irlande, un catholique ou un protestant ? Trois lignes n’ôtent pourtant rien à la puissance d’une image.

       La surprise 
       En approchant la photo par le reportage, j’ai laissé à l’écart les démarches plus plasticiennes. Et pourtant, les photojournalistes (par exemple les « embedded » d’Irak) sont-ils les mieux à même de témoigner du réel ? Avec un téléobjectif puissant, et toujours dans la même rue de New York, Jean-Louis Bourcart photographie les New-yorkais passagers et conducteurs derrière les vitres des voitures et des bus. Effets de miroirs, reflets, gouttelettes de pluie, fausse transparence, la série « New York Traffic » présente un travail plastique… qui dévoile la solitude de nos grandes villes, l’épuisement et, parfois, la tristesse qui accable les citadins. « Je cherche à montrer la solitude, l’incommunicabilité, l’enfermement… Le contraste entre la représentation idyllique de la publicité et la réalité des gens coincés dans les embouteillages », explique J.-L. Bourcart. Depuis ses reportages clandestins dans les maisons closes en Allemagne, le travail de Bourcart repose sur l’idée de transgression. Une « quête » qui se distingue des regards humanistes, teintés d’empathie, qui, il me semble, rapprochent les travaux des photographes évoqués plus haut. Mais la série des visages révélés par Bourcart est d’une incroyable richesse : homme en colère, dormeur sans défense, enfant interdit, femme au regard plein de connivence… Un témoignage au contenu presque sociologique sur notre temps. Et qui rend à la photo une liberté perdue : celle de photographier, dans la rue d’une métropole occidentale, des visages anonymes par delà toutes les restrictions du droit à l’image ! La série « New York Traffic » se rapproche peut-être d’une photo documentaire en pleine émergence qui, tout comme le travail de Guillaume Herbaut, cherche un nouveau langage pour rendre compte du monde et de l’humanité.

 Raphaële Bail

Photos    Guillaume Herbaut

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