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Photographe au pays des Soviets

Exposées à la Maison européenne de la photographie,
les photographies
de Baltermants, fascinantes par leur composition, donnent à voir une uchronie : celle de l’Union des Républiques socialistes soviétiques.

Ses premières photos, Baltermans les prend au front, au début de la seconde guerre mondiale, pour les journaux Izvestia et Na razgrom vraga (au titre expéditif : Écrasons l’ennemi). Elles ont un but explicite : justifier au lectorat soviétique le bien-fondé de cette guerre (l’URSS et le IIIe Reich allemand avaient signé, au grand dam des démocraties européennes, un pacte de non-agression en 1939). Pour cela, il montre la bravoure et l’organisation disciplinée des soldats de l’Armée rouge puis avec les premières défaites allemandes, la cruauté et la faiblesse de l’adversaire nazi.

Virtuose
Mais derrière ces photos propagandes, qui ouvrent la première salle de l’exposition, se révèle déjà la virtuosité propre de Baltermants. Virtuose, lorsqu’il suit les combattants de l’Armée rouge en plaçant toujours son objectif, légèrement en retrait, de telle sorte que sa photo accompagne l’action ; virtuose quand il fait le choix du tirage panoramique en prenant une colonne de soldats allemands faits prisonniers pour que celle-ci devienne interminable et inoffensive comme un long ver de terre géant s’étirant dans la plaine. Surtout il réalise après la bataille de Kertch une série intitulée « Douleur », hymne à l’horreur de la guerre, longtemps censurée dans son pays car jugée démoralisante.


L’œil de la Nation
La guerre terminée, Dmitri Baltermans parfait ses choix esthétiques tout en corroborant grandement aux slogans du réalisme socialiste : fierté et grandeur de l’homo sovieticus, force de la collectivité, infaillibilité du Soviet suprême, maîtrise de la nature par la technologie, glorification du travail, de l’éducation, etc. On comprend en parcourant l’exposition pourquoi il fut surnommé en URSS, l’œil de la Nation. Il est là pour photographier les grands du Soviet suprême (de Staline à Gorbatchev), du Kremlin à l’étranger jusqu’à leur lit de mort. Il est là pour créer la mythologie du travailleur soviétique à travers des portraits « constructeur de gratte-ciel », « ouvrier pétrolier »… portraits qui ne revendiquent aucunement le souci d’une taxinomie sociologique comme avait pu le faire bien avant lui le photographe allemand August Sander. Le constructeur de gratte-ciel, un homme blanc au visage carré, un casque de chantier sur la tête, regarde fièrement vers le ciel, une cigarette à la bouche. Prise en 1976, cette photo aurait pu illustrer une grande marque de cigarette américaine ! Il est là aussi pour montrer les formidables efforts entrepris par la Nation soviétique pour relier les régions inaccessibles que traverse le fleuve l’Amour. Bien sûr il n’est ni à Kolyma, ni à Budapest en 1956, ni à Prague en 1968. Mais surtout il n’est plus là pour photographier le peuple (sauf assemblé le jour du 1er mai sur la place Rouge), comme-ci celui-ci s’était cristallisé dans les immense statues mordorées dédiées à l’héroïsme des bâtisseurs du communisme qu’il photographie à Volvograd en 1970.

Emmanuel Caron

Légendes des photos
(dans l’ordre d’apparition des photos, de haut en bas)
© Dmitri Baltermants –
En avant ! 1943.
© Dmitri Baltermants – Chagrin. Ville de Kertch. 1942.

• L’exposition « Rétrospespective » de Dmitri Baltermants se tient jusqu’au 4 mai 2005 à la Maison européenne de la photographie. 5/7 rue de Fourcy. 75004 Paris.
• Dmitri Baltermant. « Rétrospective ». Ed La Maison de la photographie de Moscou. 2005. 20 euros
Dmitri Baltermant. Éd Nathan. Coll photo poche. Paris. 1997. 10, 52 euros.


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