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Chema Madoz  


Angle de réflexion

C’était au bout du bout, à l’extrémité du Parc des Ateliers, aux confins des limites de la ville, que l’on trouvait Chema Madoz. Il fallait le vouloir pour le voir. Mais en récompense de nos efforts, et sous un soleil de plomb, l’exposition nous offrait, à nous et à ces Rencontres, un de leurs plus lumineux rafraichissements, comme une brise d’un autre monde.

Les objets tels qu’ils se rêvent
La fraîcheur qui émane de l’exposition de Chema Madoz, pour ces 45émes Rencontres, fleure bon la récréation. Bien loin des concepts passionnants de Walther, de l’obscure histoire chinoise de Parr ou des morts de Depardon, les photos de l’espagnol dansent au-delà de tout contexte, dans un monde baigné d’une limpide ludicité, fait d’étonnement et de poésie. Chaque composition présente en effet une unité joueuse, ce sont des « jeux d’images » comme il y’a des « jeux de mots ». Tournant sur eux-mêmes, ils nous laissent, l’espace d’un instant, étourdis d’une douce incompréhension, et nous livrent finalement leur secret, comme une délicate clé à sourire. Ce que l’on prenait pour des perles se dévoilent être des gouttes, un fil passera pour de l’eau, un homme pour une femme…

Mais le jeu, l’amusement, l’apparent divertissement sont autant de parcelles vers un autre monde. Car c’est en explorateur que compose Madoz. Il voyage au sein du sens des choses, manipule nos réflexes représentatifs, ouvre les objets les uns aux autres, en alchimiste enjoué, et détourne ainsi notre regard de la réalité. A force de petites distorsions, de collusions symboliques, les objets sont comme absents, tendus vers un ailleurs, vers cette surprise de l’observateur qui sera la marque qu’il réapprend à observer. Le cadrage est serré, tout mouvement est exclu, comme si l’irréel avait toujours été, saisi dans un mélancolique noir et blanc. Nostalgique devrions nous dire, puisque c’est d’une autre terre dont il est question. L’irréel est toujours souhaité, les choses sont là mais comme saisies dans leur tentative d’évasion.

Madoz est en réalité un maitre de la correspondance baudelairienne. Il la réinvente et l’éloigne de l’usage langagier de l’écrivain, pour l’injecter dans un monde purement visuel. Comme le poète des Paradis artificiels, il déploie une expression de l’explosion du réel par l’assemblage inattendu, par la confrontation de sensations à première vue hétérogènes :

« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

« Doux comme les hautbois, verts comme les prairies […] »

Si l’auteur des Fleurs du mal fait que les perceptions s’inondent les unes les autres, Madoz fait fondre la coque symbolique des objets. Un pantalon se dilue dans l’angularité d’un mur, une canne se fait passer pour une rampe, une échelle s’inventera un passage à travers un miroir… Ces illusions passagères sont figées par le photographe qui nous offre alors à penser un monde loin du banal et de l’ennui, un monde où ludicité et lucidité s’embrassent, un monde où les portes du rêve sont ouvertes par les affres du jeu.

Miguel Cuadra

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