Accueil
RevuePratiqueTechniqueTestsVitrines

Dossiers

Mazaccio et Drowilal Wild Style
Sauvagement Soumis ?

Si Mazaccio et Drowilal avaient une place d’honneur en cette édition des Rencontres (le cloître Saint-Trophime donnant directement sur la place de la République, véritable cœur de la ville antique), ne cédons pas à la complaisance et questionnons cet "art au temps d'internet" qui relève d'une esthétique pour le moins ambigüe.

Le problème, avec Mazaccio et Drowilal, c’est qu’on ne sait pas où ils se situent. Ils nous font croire à une balade entre deux mondes, entre deux régimes d’images, comme s’ils étaient les témoins extra-lucides de l’esthétique du banal à l’ère de la consommation, côtoyant d’une part le monde de la culture numérique populaire de ces dernières décennies et d’autre part une iconographie qu’ils réinventent et qu’ils alimentent d’un regard « décalé ».

Tel est, du moins, le discours qui les englobe. On nous dit en effet, ici et là, dans la préface de leur livre, à Libération et un peu partout ailleurs, que le travail des jeunes artistes « n’est pas un art du net mais un art au temps d’internet », signifiant sans doute par là qu’il s’agit d’une rumination artistique sur la culture numérique plutôt qu’une soumission à celle-ci. On nous explique que dans «l’assujettissement volontaire dans lequel se vautre une grande partie de la création contemporaine» (François Cheval) les résidents du musée Nicéphore Niepce offrent une vague de fraicheur, un sensible renouveau. Il y a donc, croirait-on entendre, l’exploration réussie d’une nouvelle forme d’expression dans le sentier de « From here on », le manifeste de l’art numérique présenté en 2011 à Arles.

Mais, à nos yeux, le Cloître Saint-Trophime n’hébergeait pas tant de nouveauté en cette 45ème édition des Rencontres, et le « décalage » tant salué n’est en fait qu’un leurre. Ce sont des photos de chiens se délectant de coucher de soleils stéréotypés, comme l’incarnation animale du goût de l’homme pour la contrefaçon à l’aire de la consommation ; des clichés de l’index de Mazaccio dans des situations où le degré de réalité est détourné, comme effleurant la frontière entre le réel et le virtuel ; des montages angoissant de dizaines de stars paparazzées dans les mêmes postures et entassées dans le même cadre exigu ; des représentations d’animaux perdus entre l’image et la vie , comme l’œuvre d’érosion de la représentation massive sur le vivant ; des nudistes épanouis sur des feuilles d’essuie-tout, comme l’amour « bio » d’une nature désincarnée ; des miss sur lesquelles on éjacule du champagne, le culte de la beauté et de la gloire frôlant le culte du cul…


MAIS...Finalement, « l’humour de ces images, leur caractère toujours séduisant et souvent ambigu doivent bien faire sentir que la perspective de Mazaccio et Drowilal n’est pas critique : ils établissent plutôt une série de jeux et de connexions autour de ce constat, à l’ère du virtuel, d’une fusion totale (et fascinante sous certains aspects) entre le vivant et le consommable, entre l’étrange et le familier, entre la naturel et l’artificiel, entre la réalité et ses images » nous disent Heimendinger et Morières dans la préface de l’ouvrage Wild Style.
  
Car c’est effectivement la nouvelle et omniprésente rhétorique du net qui est présente ici. C’est la recherche constante du « décalage » pour séduire ou pour faire rire qui caractérise aussi bien les vidéos de Norman le youtubeur, que celle du Petit Journal de Canal+ et qui pourrait s’appliquer aux lauréats de la résidence BMW. La toile détourne massivement, elle est experte en citation et mise en abîme, en remaniements corrosifs et surtout en auto-critique.
   
C’est ainsi qu’elle fonctionne, si bien que les annonceurs eux-mêmes travaillent l’art du « décalage » pour coller au discours du consommateur. «Face à des sites commerciaux et des bannières publicitaires qui usent des figures non-conventionnelles pour doter les produits d’une aura subversive, ne faut-il pourtant pas aussi se méfier d’une résistance et d’une subversion devenues postures… » (Alexandra Saemmer dans E-formes 2, publication de l’université de Saint-Etienne) ? Bien que les images de Mazaccio et Drowilal contiennent des éléments subversifs, l’ensemble de leur discours ne s’illustre pas tant par « l’écart » que par le mimétisme des formes, il épuise une mécanique neuve et pourtant déjà usée, qu’il faudra véritablement apprendre à interroger.

Miguel Cuadra

.:. Haut