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Arles 2014
année 4 av. Luma

Sept ans après notre précédente excursion, nous revoilà aux Rencontres. Mais, cette année, les 56 étages à venir du centre Luma semblent déjà poser leur ombre sur le festival. Entre tourbillon photographique et polémique privée/publique, notre déambulation s'est efforcée de faire la part des choses de l'ultime edition de François Hebèl.

Nous le savons, Arles est chaque année un défi. Le défi de réussir à investir la ville antique sans la dénaturer, tout en séduisant l’amateur et le touriste lambda, le photographe et le vacancier. François Hébel, semble avoir trouvé la solution depuis 2001, dans une formule qui voit le nombre de visiteurs s’accroitre (de 30 000 en 2001 à 80 000 en moyenne pour les dernières éditions) tout comme le nombre d’exposants (13 expositions au départ pour environ 50 dans les derniers temps). Cependant, après avoir proposé des thèmes forts comme « From here on », ou encore, « Arles in black », le glorieux organisateur s’est vu voler la vedette par la fondation Luma qui, en prévision de l’énorme complexe culturel prévu pour 2018, chipe aux Rencontres l’un de ces lieux emblématiques : les ateliers de la SNCF. A la suite de quoi, François Hébel démissionne et signe pour cette édition 2014 sa dernière programmation. Est-ce parce qu’il lève le pied qu’une certaine mollesse se fait sentir ? Quoiqu’il en soit, comme chaque année de nombreuses merveilles sont au rendez-vous, mais, au-delà de ces îlots, la dernière « Parade » de l’organisateur soulève néanmoins des questions sur les dérives de la confrontation massive de photographies.

Nuisances visuelles
« …Rien ne nuit à l’image comme l’image. » disait Régis Debray. Une image en chasse une autre, une émotion en pousse une autre, et la place n’est plus à la contemplation ni à la méditation car c’est l’oubli ou, au mieux, l’enregistrement passif, qui s’imposent comme résidus de la masse. Voilà le régime de la télévision. Mais si la remarque du médiologue visait, à l’époque, le petit écran, ne serait-ce pas là également le problème posé par toute exposition et, a fortiori, par tout festival ? Chaque galerie ne court-elle effectivement pas le risque de jouer contre son contenu, d’entraver la lisibilité de ce qu’elle donne à voir ? Et qu’en est-il de cinquante expositions réunies sur le même lieu ? « …à trop voir, et trop vite, on désapprend à regarder.» La clef réside, sans doute, dans l’intelligence de la programmation, et il semble que ces Rencontres 2014, tout en présentant de grands moments photographiques, manquent la délicate écriture d’un parcours qui ne se dessert pas.
 


En effet, dans un premier temps, c’est une mosaïque illisible faîte d’images les plus diverses, de la photographie vernaculaire aux expérimentations les plus contemporaines, c’est un tohu-bohu visuel mêlant les portraits de Bailey aux œuvres de Muniz, les travaux de jeunes photographes à ceux de Lucien Clergue, les déambulations sexuelles d’Araki aux clins d’œil surréalistes de Madoz. Ainsi la collection William Hunt, au palais de l’Archevêché, qui présente des panoramas de groupes américains pris avant les années cinquante et dont l’imposante uniformité ennuie plus qu’elle n’instruit, est étonnamment accolée au Cloître Saint-Trophime qui accueille Mazaccio et Drowilal, lauréats de la fondation culturelle d'une marque de voiture, pour leur expo « Wild style ». Les deux lieux, forts proches, offrent deux paysages visuels pratiquement opposés, confrontant des photos purement commémoratives à des montages dignes de Youtubeurs, mettant en scène chien et chat, people et essuie-tout, illustrant à merveille cette nouvelle tendance du « connecté désabusé », qui entretient et nourrit une médiocrité dont il prétend se jouer. Il y a effectivement « rencontres », mais elles se font à l’insu du spectateur, il est pris en tenaille entre deux extrêmes qu’il aura surement du mal à réunir.

Si, pour ces deux expos, ce sont les lieux qui ne parviennent pas à communiquer entre eux, dans certains cas se sont les salles elles-mêmes. La rétrospective Bailey s’imposera ainsi comme une suite sans suivi dont l’étonnante flèche introductive « Look » semble souligner ironiquement et involontairement l’incohérence du parcours. Les murs sont chargés jusqu’au plafond et le regard s’y perd, ne voyant plus rien, n’étant plus capable de distinction. Certains spectateurs épuisés marchent machinalement tandis que leurs téléphones enregistrent pour eux l’amassement. Voilà les deux écueils d’une expo et d’un festival : la confusion et la profusion. L’un étant souvent la conséquence de l’autre, donnant une « profusion confuse » plutôt qu’une diversité organisée.


Nuances textuelles

Le regard doit être guidé, et il est difficile de pousser à un tel grand écart les visiteurs sans leur tendre la main, sans aider à l’intelligence du labyrinthe. C’est cela que propose Christian Lacroix dans son expo-réflexion sur le mythe de l’Arlésienne, qui réussit à fusionner de vieux tirages anonymes et, entre autres, les dernières expériences graphiques de Katerina Jebb ou de Grégoire Alexandre. Ici, l’acrobatie n’est plus douloureuse car le texte introductif enclenche une dynamique de lecture, et invite à penser l’intangibilité de la mystérieuse inconnue, sortant par là le visiteur du rapport passif que lui impose la multitude. Un autre exemple de l’écriture d’un parcours est cette toute petite expo présentée par les élèves de l’Ecole Nationale Supérieure de Photographie nommée « Il n’y a pas de monde achevé ». Une douzaine de photos tout au plus sont réunies, mais le parcours est fascinant, il fait sortir les photos de leur isolement symbolique pour créer un lien extra-photographique, une matière à cogiter durant la marche, une pensée qui remplit les blancs laissés entre chaque tirage. La photographie devient ici le vecteur d’une angoisse métaphysique et c’est heureux car, sans cela, les images s’atomisent et s’évaporent dans une pluralité sans fond.

Mais, dans ce domaine, la collection Walther est sans aucun doute la plus remarquable de cette édition. De Sanders à Araki, en passant par Avedon et le couple Becher, les extrêmes sont ici recherchés parce que l’enjeu est de les réunir audacieusement sous le concept. L’exposition est foisonnante, difficile parfois, mais ce qui nous est donné à voir est étonnant tout autant que l’intelligence avec laquelle cela est fait. La photographie ne vit pas seule lors d’une exposition, elle est entourée et si elle n’est pas contextualisée ou unifiée d’une quelconque façon, elle court le risque d’être engloutie par le nombre. « Rien ne nourrit une image comme une autre image » pourrait-on dire ici… Si l’on découvre, du moins, la bonne liaison. Et c’est ainsi que Walther trouve l’équilibre en présentant des éléments de sa collection sous trois concepts clés : Taxinomie, Typologie et Sérialité. Trois bouées lâchées à la mer, trois repères qui viennent nous orienter.

Parader n'est pas parer

Or, dans la Parade de François Hébel, c’est la désorientation qui prime. Ayant voulu réunir les habitués du festival, de Clergue à Depardon, pour une révérence pleine de nostalgie, ce défilé ressemble plus à une réunion entre vieux collaborateurs, qu’à une programmation réfléchie. Comme dans une vraie parade, les numéros se succèdent, plus ou moins brillant, mais, ici, ils semblent ne pas s’accorder sur le sens de la marche. On retiendra, éparpiller dans la ville antique, de petits chef d’œuvres (comme les expériences burlesques du Hollandais Eijkelboom, les portraits touchants de Serena de Sanctis ou encore les compositions éblouissantes de Patrick Willocq) et de grandes expositions (comme les collections Walther, Lacroix ou « Small Universe » de Erik Kessel…) mais on ne sera aucunement marqué par la continuité du festival. Au fond, l’artiste brésilien Vik Muniz réussit ce que les Rencontres manquent dans l’ensemble. L’obsession du plasticien est d’étonner le regard, d’offrir des objets protéiformes au visiteur. Si l’on approche de l’une de ses œuvres, c’est un fourmillement apparemment aléatoire de photos de familles, mariages, voyages… Mais si l’on s’éloigne c’est alors le trait d’ensemble qui se dégage, c’est la lisibilité de la composition qui s’affirme. Arles 2014, aurait pu être, comme certaine de ses éditions précédentes, un programme unifié, une vague provocatrice à l’image de « From here on », mais malgré de grands moments, elle manque l’élan unificateur indispensable à toute programmation, elle se fait petite et parait déjà plier l’échine sous le grand Luma.
 


Vik Muniz


 

 Miguel Cuadra


 
  Voir aussi:

Mazaccio et Drowilal, Wild style

Chema Madoz

                     

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